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Nombreux sont les visiteurs à s’être rendus aux Délices. Certains y ont séjourné, d’autres n’ont fait que passer… Nous ne retiendrons, pour cette galerie de portraits, que six d’entre eux, parmi les plus célèbres.

L’un des tout premiers est Le Kain. Sachant, en mars 1755, que le célèbre acteur doit séjourner à Lyon, Voltaire lui écrit, en date du 24 : « Vous allez sans doute recueillir à Lyon autant d’applaudissements et d’honoraire qu’à Dijon. Si après cela vous avez le courage de venir chez moi, il faut que vous ayez encor celui d’y être très mal logé et très mal couché : mes Délices sont sens dessus dessous… Ma maison est précisément à la porte de Genève, et je vous enverrai un carosse qui vous prendra en chemin le jour de votre arrivée. » Ce moment ne tarde pas, et Voltaire accueille plusieurs jours durant son comédien favori. Il fait à d’Argental, le 2 avril, le récit de ces émouvantes journées :

« Le Kain a été, je crois, bien étonné : il a cru retrouver en moi le père d’Orosmane et de Zamor, et il n’a trouvé qu’un maçon, un charpentier et un jardinier. Cela n’a pas empêché pourtant que nous n’ayons fait pleurer presque tout le Conseil de Genève ; la plupart de ces messieurs étaient venus à mes Délices, nous nous mîmes à jouer Zaïre pour interrompre le cercle ; je n’ai jamais vu verser plus de larmes ; jamais les calvinistes n’ont été si tendres. » Mais Le Kain est aussi venu pour préparer la création du rôle de Gengis-Kan, dans l’Orphelin de la Chine. La pièce est effectivement donnée pour la première fois à la Comédie-Française le 20 août suivant. Le succès n’est que relatif, Le Kain, aux dires de Voltaire, ayant « joué un beau rôle muet. » Il s’ensuit apparemment un second voyage de l’acteur aux Délices, où Voltaire, soucieux du succès de ses « magots » chinois, lui apprend à substituer à sa fougue naturelle une « noblesse » plus conforme au personnage.

 



Le mardi 14 octobre 1755, Thieriot annonce à Voltaire deux visiteurs, parmi lesquels un certain  Palissot,  qui  doit   étonner   son   hôte « par sa mémoire aussi rare que son goût. » Palissot est alors âgé de vingt-cinq ans, et ne s’est pour l’heure fait connaître que par deux mauvaises pièces. Voltaire savait-il qu’il accueillait aux Délices celui qui, quelques semaines plus tard, le 26 novembre exactement, allait donner sa comédie du Cercle sur le théâtre de Lunéville ? Dans cette comédie, Palissot se moque ouvertement de Jean-Jacques Rousseau et, à travers lui, commence à égratigner la clique des philosophes. Cette veine anti-philosophique ira d’ailleurs croissant, avec d’abord la publication, en 1757, de ses Petites lettres sur de grands philosophes puis sa fameuse comédie des Philosophes (1760), où seront malmenés la plupart des Encyclopédistes.Voltaire, qui n’est pas compris dans le nombre, ne lui tient pas rigueur de ses écrits, puisqu’il accuse réception de la Dunciade, ou la guerre des sots, que Palissot lui fait parvenir en 1764. Il est à noter que Palissot, qui avait si âprement combattu l’esprit « philosophique » dans ses jeunes années, le défendra plus tard avec une certaine vivacité.

 


C’est au cours de l’année 1756 que Voltaire reçoit la visite du peintre Jean Huber. Celui-ci, né à Chambéry en 1721, s’attachera très vite au patriarche : les découpures en papier qu’il a faites de son hôte et les quelques caricatures qu’il a prises sur le vif en font presque un familier des Délices puis de Ferney. Le 25 avril 1760, alors qu’il est encore aux Délices, Voltaire tente de décrire à Watelet ce qu’il voit de ses fenêtres : « Je voudrais trouver quelque Claude Lorrain qui peignît ce que je vois de mes fenêtres. » Suit une longue description de «  l’amphithéâtre  »  qui  s’offre à lui,  bordé  de « montagnes couvertes de glaces éternelles. » Et la conclusion s’impose : « Si M. Huber voulait s’amuser à peindre ce beau site, j’en ferais encore plus de cas que de ma découpure en robe de chambre. » Huber, de par sa familiarité avec Voltaire, sera surnommé « Huber-Voltaire »

On lui doit, outre ses silhouettes découpées, quelques très belles œuvres au nombre desquelles Voltaire et les paysans, huile sur toile, actuellement au musée Voltaire.

 


Du 10 au 30 août de la même année, a lieu aux Délices un des événements majeurs de la décennie :   la   rencontre  de   Voltaire  et  de d’Alembert. Ce dernier s’était annoncé par une lettre du 28 juillet : « Puisque la montagne ne veut pas venir à Mahomet, il faudra donc, mon cher et illustre confrère, que Mahomet aille trouver la montagne. » Le but avoué de son voyage est de « connaître » ce qui peut être utile « pour le bien de notre Encyclopédie.» De fait, tout Genève se presse aux Délices pour voir le philosophe.
Celui-ci, pendant ce temps, songe à son article « Genève », dont il médite le plan. Deux questions, on le sait, seront à l’origine des virulents débats suscités par cet article : celle du prétendu socinianisme des pasteurs genevois et celle de l’installation éventuelle d’un théâtre à Genève. Notons que Claude Pierre Patu, qui se trouvait aux Délices dans les derniers jours d’août, porte sur le séjour de d’Alembert un regard très différent. Il écrit, le 15 septembre, à Palissot :

« Le d’Alembert leur [à Voltaire et à Madame Denis] faisait la cour à mon arrivée, et vous sentez d’avance les services philosophiques qu’il a rendus à l’auteur des Originaux. Rien de plus tracassier que ce prétendu sage. Quelques scènes qu’il a occasionnées dans ce pays-ci font que Lyon, Genève et moi, nous n’avons qu’une voix sur son chapitre. » Voltaire, de son côté, se félicite du passage du mathématicien en sa demeure.

 


Madame d’Epinay, qui était venue à Genève pour consulter Tronchin, fait, en novembre 1757, plusieurs visites aux Délices. La description qu’elle fait à Grimm de madame Denis est restée célèbre : « La nièce de Voltaire est à mourir de rire. C’est une petite grosse femme, toute ronde, d’environ cinquante ans, femme comme on ne l’est point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté, n’ayant pas d’esprit et paraissant en avoir… » Dans une autre lettre à Grimm, elle n’est guère plus aimable avec l’oncle qu’avec la nièce : « Mon ami, j’ai une si grande peur d’aller trop vite que j’aime mieux aller trop doucement ; voilà pourquoi je ne m’étais pas empressée de répondre aux avances de M. Voltaire, et pourquoi je continuerai de même. J’ai bien fait, il se conduit avec moi très différemment de ce qu’il a fait avec les autres, à ce que tout le monde me dit.»

Une phrase laisse percer les véritables sentiments de madame d’Epinay : « Il n’aime pas la gêne, et il a peu de suite dans ses volontés, peut-être n’en a-t-il pas plus dans ses sentiments. » Voltaire paraît quant à lui agacé de l’insistance de madame d’Epinay à vouloir qu’il se rende à Genève. Il écrit ainsi à Tronchin, début décembre : « Pour madame d’Epinay elle doit bien savoir que ce n’est pas de bon gré que je ne suis pas tous les jours à ses pieds. »

 


En juillet 1758, Anne-Marie du Bocage, auteur de La Colombiade, revient d’Italie, et s’arrête à Genève. Tout l’enchante aux Délices, à commencer par le maître de maison : « Cet Orphée qui attire à lui tout ce qui passe à cent lieues à la ronde, eut la bonté de retarder son départ, de nous loger dans sa charmante habitation, de quitter son lit de sybarite, et de m’y mettre, moi qui, par goût, couche à Paris sur un chevet de carmélite, et depuis deux mois par nécessité sur la paille, de cabaret en cabaret. Enfin je ne pouvais dormir aux Délices à force d’en avoir. » Madame du Bocage, qui écrit le 8 juillet, coiffée la veille par Voltaire d’une couronne de laurier, trouve à son « Homère » « toutes les grâces et l’à propos que l’esprit répand sur la politesse. » Il est plus difficile, en revanche, de savoir ce que Voltaire pensait de madame du Bocage. Il ne goûtait probablement pas fort son talent, puisqu’il n’avait même pas conservé l’exemplaire qui lui avait été offert, en 1756, de La Colombiade. Mais était-il allé, comme le prétend madame d’Epinay, jusqu’à tourner en parodie, par une mimique expressive, le couronnement du 7 juillet au soir ?


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© IMV Genève 30.06.2009