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Arrivé
à Genève en décembre 1754, Voltaire s’installe
aux Délices en mars de l’année suivante et
y reste jusqu’en octobre 1760. Ces cinq années seront
marquées par des événements d’importance,
notamment sur le plan politique, et par une grande fécondité
littéraire.
Les événements
Parmi les nombreux événements
de cette période, quatre méritent d’être
plus particulièrement retenus. Trois concernent l’histoire
générale de l’Europe : le dernier, en revanche,
touche plus directement Voltaire.
Le 1er novembre 1755, soit quelques mois seulement
après l’installation de Voltaire aux Délices,
survient le tremblement de terre de Lisbonne.
Voltaire écrit, le 24 novembre, à Jean Robert Tronchin
: « Voilà, monsieur, une physique bien cruelle. On
sera bien embarrassé à deviner comment les lois
du mouvement opèrent des désastres si effroyables
dans le meilleur des mondes possibles. Cent mille fourmis, notre
prochain, écrasées tout d’un coup dans notre
fourmilière, et la moitié périssant sans
doute dans des angoisses inexprimables au milieu des débris
dont on ne peut les tirer : des familles ruinées aux bouts
de l’Europe, la fortune de cent commerçants de votre
patrie abîmée dans les ruines de Lisbonne. Quel triste
jeu de hasard que le jeu de la vie humaine ! que diront les prédicateurs,
surtout si le palais de l’inquisition est demeuré
debout ? Je me flatte qu’au moins les révérends
pères inquisiteurs auront été écrasés
comme les autres.
Cela devrait apprendre aux hommes à ne point persécuter
les hommes, car tandis que quelques sacrés coquins brûlent
quelques fanatiques, la terre engloutit les uns et les autres.
» Outre le fameux Poème
sur le désastre de Lisbonne, cet événement
tragique inspire à Voltaire le début de l’article
« Fausseté » qu’il rédige
pour l’Encyclopédie,
et où la tragédie humaine est reléguée
au second plan : « Ce n’est pas proprement le mensonge,
dans lequel il entre toujours du dessein. On dit qu’il
y a eu cent mille hommes écrasés dans le tremblement
de terre de Lisbonne, ce n’est pas un mensonge, c’est
une fausseté. »
Autre événement notable, daté du 5 janvier
1757 : l’attentat de Damiens.
Voltaire réagit le 13 janvier et écrit au président
Hénault : « Comme je vous écrivais ces rogatons
arrive l’incroyable nouvelle d’un nouveau Ravaillac.
Quelle a dû être votre consternation, monsieur !
Pensiez-vous pouvoir voir de pareils crimes dans le temps éclairé
où nous sommes ! Hélas les temps éclairés
ne sont que pour un petit nombre de gens. La nature humaine
est bien abominable, et le meilleur des mondes possibles est
bien funeste. Est-ce le jansénisme qui a produit ce monstre
? est-ce le molinisme ? Je ne croyais ces
deux sectes que ridicules, et elles répandent comme les
autres le sang le plus sacré. Je me renferme dans ma
solitude et j’y gémis sur le genre humain. »
Voltaire ne manque pourtant pas de conférer à
l’attentat de Damiens une valeur particulière,
qu’il exploite pour régler ses affaires personnelles.
Alexis Piron se dit ainsi, dans une lettre à Pierre Louis
Dumay datée du 3 mai, proprement scandalisé :
« On vient d’insérer dans le Mercure du mois
une lettre de Voltaire à Thiriot… Imaginez-vous
qu’il [la] finit par un trait pire encore que toute la
lettre. Après s’être plaint de ce qu’on
lui attribue la Pucelle,
il dit : Il faut avouer que depuis
quelque temps on a fait à Paris des choses bien horribles
avec la plume et avec le canif, faisant par ce dernier
mot allusion à l’arme dont s’est servi ce
scélérat de fraîche date… Effronterie
de chien et bêtise d’âne. Bon sang ne saurait
mentir ; et de tous les Coriolans du monde, voilà le
plus détestable et le plus vilain. »

Toute la période est de surcroît marquée
par la guerre de sept ans. Après
avoir confié à Voltaire que la situation, devenue
pour lui catastrophique, ne lui laissait plus que l’alternative
d’une mort au champ d’honneur, Frédéric
II remporte, le 5 novembre 1757, la célèbre bataille
de Rossbach. Voltaire se trouve partagé entre l’admiration
qu’il éprouve pour le génie militaire de
« Luc » et la déception de voir ses projets
quelque peu contrariés : une victoire de la Prusse risque
fort, en effet, de lui interdire pour longtemps le chemin de
Paris. Voltaire avait pourtant offert ses services et proposé
de tuer « force Prussiens » avec ce qu’il
nomme son « petit secret ». Il s’agit d’un
véritable char de bataille qui doit aisément renverser
la cavalerie prussienne. Quelques aménagements sont néanmoins
possibles. Le 15 mai 1757, Voltaire écrit ainsi au marquis
de Florian :
« Mon cher surintendant des chars de
Cyrus, j’ai oublié toujours de vous dire qu’un
petit coffre sur le char, avec une demi-douzaine de doubles grenades,
fera un ornement fort convenable. J’ai honte, moi, barbouilleur
pacifique, de songer à ces machines de destruction, mais
c’est pour défendre les honnêtes gens qui tirent
mal, contre les méchants qui tirent trop bien. »
Fin mai, Voltaire, conscient de l’inutilité de ses
efforts, abandonne la partie.

Un événement plus personnel est, durant le séjour
aux Délices, le changement de
secrétaire. Collini, qui était arrivé
à Genève avec Voltaire et madame Denis, mais dont
la correspondance témoigne qu’il se plaisait de
moins en moins chez ses hôtes, est renvoyé le 8
juin 1756. Dans une lettre du 6 juillet, Voltaire livre à
son correspondant, Sébastien Dupont, la clef de l’énigme
: « Mon cher ami, il est vrai que l’homme en question
s’est conduit avec ingratitude avec ma nièce et
moi qui l’avions accablé d’amitiés
et de présents. J’ai été obligé
de le renvoyer. Je ne me suis jamais trompé sur son caractère
et je sais combien il est difficile de trouver des hommes. »
Il faudra quelque temps encore pour que le jeune Jean-Louis
Wagnière, que le patriarche avait pris sous sa protection dix-huit mois plus tôt, devienne cet « homme » si nécessaire à
la bonne marche de la « fabrique » voltairienne.
Les œuvres
Voltaire connaît, durant
son séjour aux Délices, nombre de difficultés
avec la publication de ses œuvres. Certes, il a trouvé
dans les frères Cramer, Gabriel et Philibert, les éditeurs
qu’il lui fallait : leur proximité géographique,
leur disponibilité et leur savoir-faire sont des atouts
dont l’écrivain connaît le prix. Mais l’impression
problématique de son Histoire
universelle, les versions altérées ou modifiées
de La Pucelle qui ne cessent
de circuler, et contre lesquelles il faut sans cesse inventer
une parade, les menaces qui pèsent sur lui, et dont l’affaire
Grasset est un exemple patent, le minent profondément.
Il parvient néanmoins à publier, chez les frères
Cramer, les dix premiers volumes de ses Œuvres
complètes, et ce dès mai 1755.

Les Délices voient toutefois fleurir
quelques œuvres importantes : le
Poème sur le désastre de Lisbonne, bien sûr,
mais également L’Orphelin
de la Chine, tragédie à laquelle Voltaire
met la dernière main et qu’il fait jouer sur son
petit théâtre, L’Histoire
de l'empire de Russie sous le règne de Pierre le Grand,
sans oublier quelques articles pour l’Encyclopédie.
L’œuvre majeure de cette période reste cependant Candide, que Voltaire a commencé
d’écrire à Lausanne durant l’hiver 1757-58,
mais qu’il achève durant les trois derniers mois
de l’année 1758 passés, quant à eux,
aux Délices. Candide est édité en janvier 1759 par les frères
Cramer.
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© IMV Genève
30.06.2009
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