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ARCHIVES de SAUSSURE 371/7, p. 7 et suiv. (1), (2) et (3)

A l’adolescence, Ferdinand et ses proches amis ont fondé un « club » appelé le Manil, ou Manille. Ses membres se sont régulièrement retrouvés tout au long de leur vie pour des réjouissances, des parties de jeu et de chasse. Saussure a écrit un poème sur le Manil qui permet de saisir les liens d’amitiés tissés durant toute  leur vie par ces jeunes hommes.

TRANSCRIPTION
Manil-Club
Dîner de doctorat - 21 septembre 1886
chez M. Ernest Pictet
Strophes par
Ferdinand de Saussure

Les Maniliens sont tous docteurs,
mais au prix de combien de labeurs!
Il a fallu qu’Alfred, le cadet du Manille,
explorât jusqu’au fond les recueils des lois.
Il a fallu qu’Amé, parmi d’autres exploits,
du fond de sa cornue fit sortir la vanille
Et confondit les imposteurs
qui disaient que c’était facile.
Les Maniliens sont tous docteurs
Dieu merci, ce n’est pas sans peine.

Les Maniliens sont tous docteurs
au prix de combien de labeurs.
Mussard réglementait à fond les télégraphes,
Revilliod et Darier jusqu’en plein choléra
Ensemble conquéraient leur noble doctorat.
Et Saussure, au prix de bien des gaffes
Tisse en un bouquin sans lecteurs
La langue indo-européenne.
Les Maniliens sont tous docteurs
Dieu merci, ce n’est pas sans peine

Certes un diplôme de docteur
a quelque chose de flatteur,
Mais quelques-uns ont joint au leur
Un titre qui dit plus au coeur
Manille s’est ouvert à des grâces nouvelles
Vous faites, on le sait, trois ménages modèles,
Et nous pourrons dire entre nous
Sans attendre preuve plus pleine
Les Maniliens sont bons époux
Dieu merci, sans la moindre peine

Tout marche d’ailleurs d’un tel train
Qu’on a l’occasion d’être souvent parrain
Et qu’avec un bonheur teint de mélancolie
Nous voyons gambader, déjà d’un pied très sûr,
La génération du Manille futur.
Lorsque les trois derniers auront femme jolie
Tout cela se rattrapera,
Et l’on dira « Grand phénomène!
Les Maniliens sont tous papas!
Dieu merci, ce n’est pas sans peine. »

Ces mioches encor si peu longs
Seront bientôt sur nos talons,
Quand nous leur feront voir en plein Hôtel de Ville,
L’appartement qui fut le berceau des Pictet,
Et que nous leur dirons: « Au temps de Carteret
C’est ici que venait s’assembler le Manille »
Attendons-nous à voir ces aimables morveux
Nous répliquer avec sans gêne:
« Les Maniliens sont un peu vieux,
Dieu merci, nous les suivons sans peine. »

Après tout, si nous devenons vieux
Que peut-on demander de mieux?
Ce que nous adressons au ciel comme prière
C’est de prolonger à tous notre carrière,
De reculer l’heure dernière
Où les amis diront d’un air ému,
En défilant en longue chaîne;
« Les Maniliens ont tous vécu,
Dieu me pardonne, ça me fait de la peine. »

Mais aujourd’hui, tous assemblés,
N’en soyons nullement troublés.
Remercions l’hôte et l’hôtesse aimable
A qui nous devons ces instants
D’hospitalité de vingt ans
Qui nous range autour de leur table,
Laisse une gratitude au fond de tous nos cœurs
Dont l’expression n’est pas veine.
Les Maniliens sont tous docteurs
C’est bien un peu grâce à leur peine.

 

 
     

© BGE Genève et Claudia Mejía Quijano | 19.06.2007