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ARCHIVES de SAUSSURE 392 f.185-186 (1) (2) (3)
[1 février 1901, feuille deuil]

Les lettres de Ferdinand de Saussure à sa femme, Marie Faesch, sont empreintes d’une tendre affection tout au long des 21 ans de mariage, et montrent le lien inébranlable qui le liait à la mère de ses enfants, dont chaque petite absence est vécue comme une vraie dépossession.
Saussure écrit cette lettre le jour même du départ de Marie pour l’Angleterre, où elle va faire un séjour en compagnie de leur aîné, Jacques, chez sa belle-sœur, Albertine.


TRANSCRIPTION

Vendredi 6h

Chérie,
            Vous comprenez bien que depuis que j’ai vu filer le train qui vous emmenait j’ai passé mon temps à vous suivre en pensée et à calculer de moment en moment à quelle étape du voyage vous en étiez! Le moment le plus critique était celui qui coïncidait avec mon cours de 3 à 4, vous deviez être en pleine mer, et juste à ce moment le temps qui était calme le matin, s’est mis à se gâter, il est tombé de la neige avec un assez fort vent, et tout cela m’a passablement inquiété, puisque nous sommes en général en retard sur le temps qu’il fait à Calais et que ces bourrasques pouvaient indiquer que la tempête avait recommencé depuis cette nuit? Aussi j’attends en ce moment impatiemment votre dépêche, - qui ne pourra guère arriver que pendant le dîner même si vous avez eu le temps de la consigner à Douvres. Je regrette bien aussi de ne vous avoir pas dit d’ajouter quelques détails. Et puis un autre remords cuisant c’est d’avoir complètement oublié à la gare de vous remettre le Cocculus pour mal de mer! (que je tenais dans ma poche). J’ai été navré toute la soirée de cette distraction. Puisse-t-elle n’avoir pas été fatale! - René est arrivé pour vous dire adieu une demi-minute après le départ du train. Il avait voulu traverser des Eaux-Vives aux Pâquis comme d’habitude par le service des mouches, mais elles ne fonctionnaient pas, d’où son retard.
            Je veux tout de suite vous dire que Raymond avec sa cravate mouillée n’a presque pas toussé la nuit et qu’il a donc pu retourner ce matin à l’école, où je l’ai accompagné avant d’aller à mon cours de 9 heures. Votre mère a trouvé qu’il devait y retourner cette après-midi, ayant mangé comme un petit ogre chez elle à midi. Si vous saviez comme il me tarde d’avoir de mon côté des nouvelles de Jacques. - cette dépêche est terriblement lente; mais c’est déjà un bien grand soulagement de voir d’après l’heure, que vous devez être tout près de Buckingham et entre les mains de la chère Albertine. J’espère que vous l’aurez embrassée pour moi sur les deux joues. C’est un sentiment bien doux de pouvoir penser en même temps à vous et à elle, et de vous entrevoir ensemble. Le tableau devient surtout confortable par la présence de la troisième personne, car vous aurez eu bien de plaisir à revoir Alex et à vous sentir chez lui. Je vous envie beaucoup en même temps que je vous regrette! Vous n’en doutez pas, mais dites-le bien à vos chers hôtes. -
            Léopold et Germaine ont décidé de partir ce soir. Je vais aller après dîner leur dire adieu à la gare (car on ne pouvait pas voir Germaine chez elle, elle voulait se reposer jusqu’au départ). Après cela il faudra que j’aille à la Classe des Beaux-arts pour faire plaisir à oncle Théodore (ce qui m’amuse tout juste). - Mon père va pas mal. Il a déjeuné avec moi à midi sans trop de doléances. - Demain vous savez que je dîne chez tante Marie.
            Enfin (7h05) voilà la dépêche! Hip hip hip hourrah! comme disent les Anglais. - J’ai téléphoné à votre mère et à tante Marie, et je suis bien soulagé!
            Chère Marie, je vous embrasse tendrement ainsi que Jacques! Mille et mille choses encore une fois à Alex. Je cours à la gare pour les Léopold.
            Votre
            F.
Faites couper les cheveux à Jacques.
Vous allez avoir un bien splendide spectacle demain!

 



 
     

© BGE Genève et Claudia Mejía Quijano | 19.06.2007