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Au tout début du 20ème siècle, en 1901, dans la deuxième édition entièrement refondue de son livre Nouvelle classification des sciences. Etude philosophique, Adrien Naville, doyen de la Faculté des lettres et des Sciences sociales à l’Université de Genève, présente publiquement l’idée de Saussure sur l’existence d’une nouvelle science :
"L’idée de la vie sociale qui, pour la psychologie, n’est qu’une des suppositions permises, devient une donnée pour la sociologie. La sociologie est la science des lois de la vie des êtres conscients – spécialement des hommes, - en société. Elle doit admettre comme données toutes les conditions sans lesquelles nous ne pouvons pas nous représenter la vie sociale. Quelles sont ces conditions ? Je ne sais si la science les a déjà suffisamment distinguées et énumérées.
Une des plus apparentes, c’est l’existence de signes par lesquels les êtres associés se font connaître l s uns aux autres leurs sentiments, leurs pensées, leurs volontés.
M. Ferdinand de Saussure insiste sur l’importance d’une science très générale, qu’il appelle sémiologie et dont l’objet serait les lois de la création et de la transformation des signes et de leurs sens. La sémiologie est une partie essentielle de la sociologie. Comme le plus important des systèmes de signes c’est le langage conventionnel des hommes, la science sémiologique la plus avancée c’est la linguistique ou science des lois de la vie du langage. La phonologie et la morphologie traitent surtout des mots, la sémantique du sens des mots. Mais il y a certainement action réciproque des mots sur leurs sens et du sens sur les mots ; vouloir séparer ces études l’une de l’autre ce serait mal comprendre leurs objets. Les linguistes actuels ont renoncé aux explications purement biologiques (physiologiques) en phonologie, et considèrent avec raison la linguistique toute entière comme une science psychologique." (pp. 103-104) 

La Bibliothèque de Genève conserve des manuscrits de Saussure d’avant 1900 qui permettent de retracer le surgissement de l’idée de cette nouvelle science et les hésitations de son créateur quant au « prénom » de la nouvelle-née :

Dans un manuscrit daté de 1894, Saussure parle d’une « Théorie des signes » :
Ms. Fr. 3951/ 10 f. 91 (1)

TRANSCRIPTION
1° Le langage n'est rien de plus qu'un cas particulier de la Théorie des Signes. Mais précisément, par ce seul fait, il se trouve déjà dans l'impossibilité absolue d'être une chose simple ni une chose directement saisissable à notre esprit dans sa façon d'être, alors même que dans la théorie générale des signes, le cas particulier des signes vocaux ne serait pas en outre le plus complexe (mille fois) de tous les cas particuliers connus, tels que l'écriture, la chiffraison, etc.

Dans le deuxième cours de linguistique générale en 1908, Léopold Gautier note:
Ms. fr. 3973/a I, f. 2bis (1)

TRANSCRIPTION
La langue est un système de signes. La science dont dépend la langue est donc celle qui s’occupe des signes. Cette science n’est guère développée. Appelons-la sémiologie. La sémiologie comprend toutes sciences parallèles à celle de la langue : celles qui ont pour objet les signaux maritimes, les systèmes pour sourds-muets, les écritures pour aveugles. Dans la sémiologie la langue sera naturellement la science la plus importante

Dans le Troisième cours de linguistique générale en 1911,  Emile Constantin note :

Ms. fr. 3972/ f. 273-274 (1)

TRANSCRIPTION
Au-delà de ces caractères <de ce dépôt d'images acoustiques> un nouveau caractère se présente <et bienvenu>: une fois la langue dégagée de ce qui ne lui appartient pas, elle apparaît comme classable parmi les faits humains. C'est un système de signes reposant sur des images acoustiques <association d'une idée avec un signe, c'est ce qui fait l'essence de la langue>. D'autres systèmes de signes: ceux de l'écriture, signaux maritimes, langue des sourds-muets. Tout un ordre de faits psychologiques (de psychologie sociale) qui ont droit d'être étudiés comme un seul ensemble de faits. Compartiment dans la psychologie: la sémiologie (études des signes et de leur vie dans les sociétés humaines).
Aucune série de signes n'aura une importance plus considérable dans cette science que celle des faits linguistiques. On pourrait retrouver l'équivalent dans l'écriture de ce que sont les faits phonétiques dans la langue. On peut en outre dire que c'est en choisissant la langue comme centre et point de départ, qu'on a la meilleure plate-forme pour aller aux autres éléments du langage. <Impossible de rien classer dans langage sitôt qu'on laisse langue mêlée au reste>.

Ms. fr. 3972/ f.281 (1)

TRANSCRIPTION
<C'est le même caractère arbitraire qu'ont les signes de l'écriture> Il est clair qu'aucun lien préexistant n'est là pour que je désigne le son P par la suite de traits P ,  ou «.
La sémiologie aura à voir si elle doit s'occuper des signes arbitraires ou des autres; son domaine sera plutôt celui des systèmes de signes arbitraires dont la langue est le principal exemple.

Ms. fr. 3972/ f. 323 (1)

TRANSCRIPTION
Dans les systèmes de signes (système d'écriture, cf. le pehlvi), et jusque même dans le langage des sourds-muets, des forces aveugles déplaceront les rapports. <Ce sera un fait de sémiologie générale: continuité dans le temps liée à altération dans le temps>.

Dans une note [ultérieure ?], Saussure revient sur le terme qu’il avait avancé en 1901, et qui a fait une belle fortune au 20ème siècle :
Ms fr. 3951 / 24, f.  13 (1)

TRANSCRIPTION
Le mot de signologie n’est au point de vue de sa formation, pas plus choquant que ceux de terminologie, sociologie, minéralogie, et autres mots où on a greffé –logie sur un terme latin. Si ce terme semble <à tort avoir quelque chose> particulier, c’est que depuis longtemps, dans l’état artificiel de notre langue, <on ne sait pas> s’il faut prononcer le gn comme dans signe ou comme dans le latin signum : mais de cela l’auteur est innocent, <la langue seule est coupable pour autant qu’on ne peut appliquer le nom respecté de langue à des conventions orthographiques dénuées de toute espèce de valeur historique ou logique.> On peut, si l’on veut, s’autoriser \académiquement> du terme juridique cognat  (prononcé cog-nat)   pour dire <pareillement> sig-nologie, cela n’a pas la moindre importance. Des deux façons <on ne fera > jamais que du français, puisque <nous savons> que ni <notre n mouillé> ni –gn ne correspondent à la prononciation <vraiment> latine de gn <telle qu’est reconnue des latinistes et qui ressemblait à n + n >. <Opposer à signologie la composition française –gue.> Le nom de signologie exige une explication. J’avais d’abord employé le nom de sémiologie. C’est sous ce nom que M. Ad. N. dans sa nouvelle édition remaniée de [ ] a fait l’honneur à cette science de la recevoir pour la première fois dans le cercle

 
     

© BGE Genève et Claudia Mejía Quijano | 19.06.2007