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Comment se faire une meilleure idée de l’enseignant que fut Ferdinand de Saussure si ce n’est à travers les témoignages de ses élèves ? Voici celui de Lucien Marti, recueilli par Léopold Gautier, l’un des premiers linguistes à compiler des documents sur la vie de Saussure.

Ms. Fr. 1599/5 f. 21-22 (1) (2) (3)

transcription
Lundi, le 25 février 1963
Mon cher Gautier
Mes recherches sont vaines. J’ai dû égarer ces feuilles parmi un lot de manuels dont je me suis défait.
Si je me souviens bien, mon récit débutait par une description de la petite ville provinciale qu’était Genève au temps de mon enfance. Puis je racontais l’envol des « Niax »  vers l’Alma Mater. Enfin venait la partie qui seule vous intéresse, je pense, celle qui relatait mes premiers contacts avec F. de Saussure. Parmi tant de souvenirs qui s’effacent peu à peu dans ma vieille tête, celui-là a gardé tout son relief. Il appartient à cette époque de ma dure jeunesse où chaque matin se posait l’angoissant problème de la vie matérielle. Et c’est le cœur tremblant que certain jour d’automne, gris et froid, je pénétrai à l’Université dans la salle du « Maître ». Elle était comble et je ne trouvai qu’une demi-place au bout d’un banc.
A l’heure exacte. Mr. Ferdinand de Saussure entra. Je le voyais pour la première fois. Toute la salle se leva d’un bloc. Dans un grand silence, il se dirigea, la figure impassible, vers le pupitre. Comme il me paraissait jeune ! D’un geste sec, il nous invita à nous asseoir. Il demeura debout, nous regarda avec l’indifférence d’un gentleman présidant une réunion publique. Puis, d’une voix saccadée, il dit : « Mesdames et messieurs, il y a certainement erreur. C’est ici le cours d’étude du sanscrit, qui ne doit pas être confondu avec un aimable délassement. Je vous remercie de votre présence, mais, sans le souhaiter, je suis persuadé que vos rangs s’éclairciront bientôt. (il eut une petite toux sèche). Cela dit, je commence.
Et par –dessus les têtes un peu refroidies, il jeta, tel un semeur, la graine féconde de son magistral exposé d’ouverture.
Je sortis rêveur. A la seconde leçon, nous n’étions qu’une vingtaine ; à la troisième, trois ; à la quatrième, je me trouvais seul avec une dame bulgare. Réfugiés dans la plus petite salle de l’Université, nous avons travaillé devant le grand tableau noir. A peine arrivé, le maître saisissait la craie blanche et comme il écrivait sans lever le bras, je devais me tordre sur mon banc pour apercevoir et copier les dessins bizarres d’un alphabet nouveau.  Il ne se retournait qu’à la fin de la leçon et tirait de sa poche une liasse de feuillets couverts de sa grosse écriture et nous les rendait en disant : « Tâchez de faire le plus possible de ces exercices ». je m’aperçus rapidement que ce petit geste s’emparait de la plupart de mes soirées d’étude.
Quand il me rendait mes travaux corrigés, les pages étaient couvertes de remarques écrites en rouge, en vert, en bleu. Les corrections, soulignées d’un trait fortement appuyé, me couvraient de confusion, à tel point que je n’osai bientôt plus les regarder en sa présence. Cependant un regard indiscret jeté sur les feuilles de ma voisine me rassurait un peu : elles étaient bigarrées des mêmes couleurs.
Plus tard, quand la glace fut rompue et que nous conversâmes avant de nous quitter, je dis un jour à ce maître froid et distant: « Je vous prie de m’excuser, Monsieur le Professeur, car le piteux résultat des travaux que je vous présente doit vous décourager. 223 fautes! J’ai honte d’être un si mauvais élève; j’espérais mieux de moi ». Il me regarda avec étonnement, et pour la première fois esquissa un vrai sourire. « Oui, ce sont des fautes sur lesquelles je cherche à attirer votre attention par cette notation exagérée. Mais rassurez-vous, ce sont des fautes « intéressantes », de celles qu’on ne refait pas quand on a votre intelligence et, pardonnez-moi, des fautes que j’attendais. Mais je puis vous dire que vos travaux sont remarquables, oui, vraiment excellents ». Et pour la première fois il me tendit la main. Était-ce le compliment? Etait-ce le geste? J’avais le cœur battant de joie.
Hélas ! après un an et demi de travail acharné, une mauvaise péritonite me cloua au lit pendant plusieurs mois. Je m’en tirai avec un corps dangereusement amaigri. Mes économies se trouvaient épuisées, je voulus reprendre mon enseignement (mon gagne-pain) en même temps que mes études et j’y gagnai une dépression nerveuse inquiétante… et Mr. De Saussure n’eut plus qu’une élève !
Il m’écrivit une lettre de regret et de réconfort en termes si affectueux que je compris alors seulement que cet homme au prodigieux cerveau avait un cœur timide.
Je dus pendant longtemps limiter mon travail intellectuel et consacrer mes forces diminuées à mon devoir familial. Ce fut un renoncement cruel.
Cependant l’enseignement de ce grand maître m’avait marqué profondément. Notre cher Bally avait raison quand il me dit un jour : « Heureux ceux qui ont reçu une telle empreinte ! »
Bien cordialement
Lucien Marti
Les feuillets perdus contenaient encore le récit de quelques souvenirs trop longs à recomposer, notamment une leçon magistrale sur la conjugaison qui m’a guidé pendant tout mon enseignement. 

Exercices sanscrit :
Ms. fr. 3971/a) Sanscrit  f.4 (1) (2)
Notes prises par Henri Duchosal

Ms. fr. 5129
Cahier d’exercices de Ferdinand de Saussure  : (1)

 

 

 
     

© BGE Genève et Claudia Mejía Quijano | 19.06.2007