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La pensée scientifique a toujours fait appel aux images de langue pour mieux entrevoir l’inconnu et tenter de donner forme à l’intuition de l’expérience. Rejeton d’une lignée de savant naturalistes De Saussure (Horace-Bénédict -physicien, géologue, Nicolas-Théodore - chimiste et Henri - entomologiste) et recevant une influence artistique du côté de sa lignée maternelle De Pourtalès (musique, théâtre, littérature), Ferdinand de Saussure se situe au confluent de la poésie et de la science et puise son inspiration dans les domaines parcourus par ses prédécesseurs.
Nous avons choisi quelques manuscrits sur les images saussuriennes car dans les hésitations et le va-et-vient de la pensée que les biffures et les rajouts rendent visibles, c’est cette qualité scientifico-poétique de la réflexion saussurienne qui est à l’œuvre et nous séduit encore, tout comme elle émerveillait les auditeurs de Saussure, ainsi que le remarque Antoine Meillet, un élève parisien : « sa pensée de poète donnait souvent à son exposé une forme imagée qu'on ne pouvait plus oublier ».
Saussure utilise des images pour réfléchir :
La moraine
Ms. fr. 3951/1 f. 17-18 (1) (2)
TRANSCRIPTION
Caractères du langage. —Continuellement on considère le langage dans l'individu humain, point de vue faux. La nature nous donne l'homme organisé pour le langage articulé, mais sans langage articulé. La langue est un fait social. L'individu, organisé pour parler, ne pourra arriver à utiliser son appareil que par la communauté qui l'environne, — outre qu'il n'éprouve le besoin de l'utiliser que dans ses rapports avec elle. Il dépend entièrement de cette communauté; sa race est indifférente <sauf peut être pour quelques faits de prononciation>. Donc en ceci l'homme n'est complet que par ce qu'il emprunte à son milieu.
Le fait social de la langue pourra se comparer aux us & coutumes (constitution, droit, mœurs, etc.). Plus éloignés sont l'art et la religion, qui sont des manifestations de l'esprit où l'initiative personnelle a un rôle important, et qui ne supposent pas l'échange entre 2 individus.
Mais l'analogie avec les « us et coutumes » est elle-même très relative. Voici les principaux points de divergence:
1. Le langage, propriété de la communauté, comme les « usages », répond dans l'individu à un organe spécial préparé par la nature. En cela ce fait est sans analogue.
2. La langue est par excellence un moyen, un instrument, tenu à remplir constamment & immédiatement sa fin et effet: se faire comprendre. Les usages d'un peuple sont souvent une fin (ainsi les fêtes), ou un moyen très indirect. Et comme le but du langage, qui est de se rendre intelligible, est de nécessité absolue dans toute société humaine dans l'état où nous les connaissons, il en résulte que l'existence d'un langage est le propre de toute société.
Développer:
1. Existence nécessaire du langage dans toute communauté humaine.
2. Continuité absolue de la langue. [Dans la marge :] Il y a des pertes, mais rien ne se crée. Tout se transforme.
a. Une interruption est inconcevable. On ne peut pas supposer un peuple se passant de parler pendant un jour ou 2, même dans les bouleversements qui suspendent tout le reste.
b. L'initiative d'un seul, de plusieurs, est impossible d'abord par inconscience. Dans l'état de conscience on pourrait supposer l'initiative de quelques uns, mais elle est aussitôt enrayée par le fait qu'ils se rendent inintelligibles. Ou si elle se voit quelquefois, ce sont en général des innovations purement lexicographiques, et encore faut-il le plus souvent que les matériaux en soient puisés dans la langue commune.
— Cf. Curtius dans le morceau méthodologique de la 5e édition, commentaire de la 2ème partie;
c) L'initiative consciente de tous inutile, inconcevable, sans exemple.
Ainsi la langue constitue une tradition qui se modifie continuellement mais que le temps et les sujets parlants sont impuissants à briser, si elle ne s'éteint pas pour une cause ou une autre. Si un peuple adopte une langue étrangère, le principe de la continuité subsiste intact. Une langue s'est éteinte; celle qui triomphe est tout aussi ininterrompue.
Ainsi, une langue étant donnée, on ne peut dire jusqu'à quand elle durera, mais on est sûr qu'elle remonte aussi loin qu'il est possible de remonter et qu'elle amène ses matériaux de la plus profonde antiquité comme une moraine de glacier.
[Dessins de glaciers]
Les glaciers divergents sont vraiment une bonne comparaison pour les idiomes congénères, permettant de faire saisir: commune origine, éléments nouveaux, différence des temps, et absence de vie organique.
Jeu d’échecs,
Ms.fr. 3951 / 10 f. 32-33 (1)
TRANSCRIPTION
De l'anti-historicité du langage -
... s'occupe d'un objet double d'une façon qui semblerait inexplicable si nous ne recourions à une comparaison. Dans une partie d'échecs, n'importe quelle position donnée a pour caractère singulier d'être affranchie des antécédents, c'est-à-dire qu'il n'est pas "plus ou moins" indifférent, mais totalement indifférent qu'on en soit arrivé à telle position par une voie ou par une autre; en sorte que celui qui depuis le commencement a suivi toute la partie n'a pas le plus léger avantage sur le curieux qui vient inspecter cette partie au moment critique. Ou encore que personne ne songera à décrire la position en mêlant tantôt ce qui est, tantôt ce qui a été, fût-ce seulement dix secondes auparavant.
Tel est exactement le point de départ pour la langue. Si on l'admet, il reste à se demander par quel côté un tel objet peut être historique. De son essence, il paraît, en effet, rebelle à toute considération historique, bien plutôt voué à une spéculation abstraite, telle que celle que peut comporter la position d'échecs dont nous parlions. Mais nous allons maintenir la comparaison, bien persuadés qu'il n'y en aurait plus beaucoup qui nous permissent d'entrevoir aussi bien la si complexe nature de la sémiologie particulière dite langage — pour définir une bonne fois cette sémiologie particulière qui est le langage non dans un de ses cotés, mais dans cette irritante duplicité qui fait qu'on ne le saisira jamais.
La feuille de papier,
Archives de Saussure 372/5, p. 193 (1)
TRANSCRIPTION
Lorsqu’on dit « signe », en s’imaginant très faussement que cela pourra être ensuite séparé à volonté de « signification » et que cela ne désigne que la « partie matérielle », (on pourrait s’instruire) rien qu’en considérant que le signe a une limite matérielle, comme sa loi absolue, et que déjà cette limite est en elle-même « un signe », une porteuse de signification.
Ce sont deux formes du même concept de l’esprit, vu que la signification n’existerait pas sans un signe, et qu’elle n’est que l’expression à rebours du signe, comme on ne peut pas découper une feuille de papier sans entamer l’envers et l’endroit de ce papier, du même coup de ciseaux.
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