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Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève

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Monographia Aquifoliacearum - Loizeau Pierre-André & Gabrielle Barriera


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Il y a cent ans paraissait non seulement la première, mais aussi la plus récente monographie sur les Aquifoliaceae

Saviez-vous que le houx fait partie d’une famille, les Aquifoliaceae, qui ne comprend qu’un seul genre, essentiellement tropical et dénommé Ilex? Le houx, en latin Ilex aquifolium, est la seule espèce de sa famille à pousser en Europe dans des zones au climat à tendance atlantique. Il possède une cinquantaine de cousins nord-américains qui croissent dans le sud-est de l’Amérique du nord, en région sub-tropicale. En milieu tropical, ils sont plus de trois cents en Amérique centrale et du sud, et plus de deux cent cinquante dans le sud-est asiatique. Une seule espèce vit dans le sud de l’Afrique.

Theodor Loesener, premier « Aquifoliologue »

Loesener Aux Conservatoire et Jardin botaniques nous étudions les espèces d’Amérique tropicale, ou néotropiques. La révision de cette famille s’avère d’autant plus nécessaire que la première, mais aussi la plus récente « monographie » sur les Aquifoliaceae remonte au début du siècle passé, en 1901 exactement. Elle a été conduite par un conservateur de l’herbier de Berlin, Theodor Loesener. Ce dernier a effectué sa monographie sur la base des échantillons amassés dans les herbiers européens, se rendant aussi bien à Saint-Pétersbourg, qu’à Paris, Stockholm, Munich ou Genève. Visitant ainsi toute l’Europe sur une période d’environ 7 ans, il a analysé tous les échantillons récoltés jusqu’à cette époque, qui avaient été accumulés au cours d’environ 150 ans d’expéditions botaniques. Le travail effectué par Loesener fournit une mise au point sur toutes les espèces de la famille des Aquifoliaceae au niveau mondial.

Vous vous demandez certainement pourquoi il ne s’est pas rendu sur le terrain ? N’y aurait-il en effet pas recueilli plus d’informations ? Il faut savoir que le travail de terrain demande beaucoup de temps et que la probabilité de redécouvrir des plants d’Ilex dans la nature est faible. Par ailleurs, si l’on perd effectivement le contact avec la plante vivante en restant confiné dans les herbiers, on a par contre la possibilité d’étudier un plus grand nombre d’individus de toute provenance en un minimum de temps.

Qu’est-ce qui a changé depuis cent ans ?

Loesener mentionne 150 espèces pour l’Amérique du sud. Or les botanistes ont continué à récolter des Ilex depuis 1901, et chaque fois qu’ils n’arrivaient pas à choisir un nom parmi ceux proposés dans l’ouvrage de Loesener, soit ils plaçaient l’échantillon dans le paquet des « indéterminés », soit ils le décrivaient comme une nouvelle espèce dans un ouvrage ou un périodique botanique et en déposaient un spécimen de référence (un type) dans un herbier. Le nombre d’espèces pour l’Amérique du sud a ainsi doublé en un siècle. Il est dès lors devenu impossible de nommer avec certitude les Ilex sud-américains, car les descriptions de la moitié des espèces sont éparpillées dans la littérature botanique. Cette dispersion de l’information est aussi à l’origine d’un écueil supplémentaire : la création de doublons en ce qui concerne le nom des espèces (les « synonymes »). Il s’agit d’espèces qui ont été baptisées à deux reprises sur la base d’échantillons récoltés dans deux pays différents par exemple. Toute la difficulté réside dans la mise en évidence de ces doublons afin de choisir le nom correct de l’espèce en question.

Aujourd’hui

Notre étude est rendue possible aux Conservatoire et Jardin botaniques grâce à l’herbier de Genève, qui contient de nombreux échantillons de références et qui nous permet d’emprunter des spécimens d’herbiers du monde entier ; et à la bibliothèque, dans laquelle nous trouvons toutes les références nécessaires au travail nomenclatural.

Pratiquement, en partant de la révision de Loesener, nous passons en revue le plus grand nombre d’échantillons d’herbier, afin de rassembler et de compléter les informations existantes et de les mettre à jour à la lumière des nouvelles techniques et des nouveaux concepts d’analyse. C’est donc quasiment une refonte de la famille que nous effectuons. L’étude fine des inflorescences, par exemple, a permis de mettre en évidence une structure évolutive qui bouleverse les relations des espèces entre elles au sein de la famille des Aquifoliaceae. Par ailleurs nous sommes assez souvent confrontés à des espèces auxquelles nous sommes incapables de donner un nom, car elles ne correspondent à rien de connu. Il s’agit d’espèces nouvelles pour la science que nous décrivons et nommons.

L’ordinateur, un allié puissant

Il faut avouer que l’ordinateur nous facilite énormément la tâche. Celui-ci nous permet non seulement de disposer en permanence d’un fichier détaillé des échantillons consultés provenant des herbiers du monde entier, mais il nous procure également un outil de description et de détermination des espèces, les clés de détermination interactives. Dans les livres de botaniques, dans les flores, les espèces sont identifiées en suivant un cheminement de questions et de réponses qui renvoient à d’autres questions pour aboutir enfin à un nom d’espèce. Généralement, on a le choix entre deux possibilités : par exemple des fleurs jaunes ou des fleurs rouges. On parle de clé dichotomique. Le problème réside dans le fait que lorsqu’une question s’applique à un caractère que nous n’avons pas sous les yeux (notre échantillon étant en fruits), nous sommes obligés de suivre les deux voies possibles : celle des fleurs rouges et celle des fleurs jaunes, en espérant que les propositions suivantes nous permettront de trancher a postériori sur la couleur des fleurs. Si ce type de problème se produit plusieurs fois, il devient carrément impossible de déterminer l’échantillon. Avec les clés de détermination interactives, nous pouvons commencer la détermination en choisissant le caractère à décrire en fonction du spécimen que nous avons sous les yeux. Chaque fois que l’on décrit un nouveau caractère, la liste des espèces possibles diminue, jusqu’au moment où « idéalement » il ne reste qu’une seule espèce. A cette facilité de détermination et de recherche de l’information s’ajoute la possibilité de visualiser des images d’échantillons de références ; un autre programme nous permet de projeter rapidement sur des cartes la distribution des échantillons. Ces outils étant de véritables « systèmes experts », nous pouvons aujourd’hui aborder le grand nombre d’espèces d’Ilex avec sérénité et sans surcharge pour notre mémoire.

Une remise à jour permanente des connaissances

L’étude des Aquifoliaceae néotropicales nous permet d’apporter notre contribution à la connaissance des espèces végétales, dans l’esprit d’une remise à jour permanente des connaissances de notre monde. Contrairement à d’autres domaines scientifiques qui se nourrissent d’immédiateté et de rapidité, notre recherche s’inscrit dans le temps. Elle reprend un travail commencé il y a un siècle, pour produire en quelque sorte une seconde édition « revue et augmentée ».