Catherine Safonoff

présentée par Pascal Rebetez
Catherine Safonoff

C’est une frêle silhouette qui, quelque soir de printemps, dépose son vélo, le cadenasse peut-être – dès lors qu’il n’est pas certain qu’elle fasse grand cas de la possession ou même de l’appartenance – et monte deux marches de vieille pierre avant de pousser la porte d’entrée du Café de la Galerie, brinquebalante guinguette du quartier des Grottes. Elle y vient régulièrement écouter les textes dits ou ânonnés dans le cadre en bois brut des Lectures Publiques. Elle-même a lu ici quelquesuns de ses textes, inédits, puisque telle est la règle du jeu; qui pour elle est la règle du Je, ce pari avec soi-même qui modèle tous les enjeux et toutes ses entreprises d’écriture; le Je qui, comme dans l’amour, flirte avec le Tu: « J’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde: aimer quelqu’un », signale-t-elle en page 11 de son dernier ouvrage.

Elle a lu, de sa voix gracile et pourtant affirmée, avec cette qualité de diction qu’on ne trouve que chez les filles d’institutrices, preuve qu’il n’y a heureusement pas que les pasteurs qui font des enfants écrivains!

La première fois que je l’ai vue, auditrice attentive dans ce premier étage enfumé, j’ai songé en la regardant de biais que cette femme « écoutait » littéralement avec les yeux, des yeux qu’elle a immenses et ronds et noirs et qui sont comme des poêles incandescents dans la frêle maison de son visage.

J’avais rencontré Catherine bien avant, autrefois, autour de tablées bruyantes disais-je, avant qu’elle me précisât que c’était au Palais Mascotte, au temps de la grande sociabilité, dans cette cathédrale des dévotions intimes et nocturnes, ce lieu baroque où se mélangeaient les étudiants en philosophie, les ouvriers en goguette, certaines antiques maîtresses des palais de velours, un ou deux frappadingues et quelques artistes en mal d’émotions fortes.

Je l’ai revue récemment dans une archive télévisuelle, toute jeune en compagnie d’écrivains dont Pestelli et Bouvier et quelques autres ronds de fumée qui saluaient La Part d’Esmé: tout cela était encore en noir et blanc et flou et baigné de passé et de nostalgie.

Bref, dès lors qu’un soir nous avions partagé la même tablée, nous nous saluâmes irrégulièrement, au rythme des croisements urbains autant que hasardeux. On se connaît un peu, on devine grosso modo ce que fait l’autre, parfois même on a lu la critique d’un de ses livres pour vérifier que nous ne sommes pas passés à côté d’un talent trop important, tout cela faisant, dans le carrousel de notre petit monde qu’est notre petite ville, office de reconnaissance, tour et détour, et puis s’en vont les années: on parlera plus tard d’une belle quoique fragile complicité amicale.

Une autre fois, j’appris qu’elle avait choisi le monde mal famé de la roture et qu’elle s’était délibérément infibulée de sa particule: de Safonoff, patronyme si romanesque, il ne restait que le russe d’origine, du côté d’un aïeul ayant engrossé une belle Neuchâteloise pas bolchévique pour deux sous. Le « de » en était jeté. On ne revient pas en arrière sinon dans ses écritures.

Comme avant Galilée, la terre n’apparaît plate qu’à ceux qui ne lèvent pas le nez ou qui n’osent pas faire le pari du bonheur extrême: celui de courir le nez en l’air jusqu’à plonger dans les eaux tumultueuses de la passion, fut-ce au nord d’un capitaine ou dans n’importe quel combat permanent entre les éléments du doute, toute cette quincaillerie naufrageuse qu’on porte à l’intérieur de soi et qui germe à chaque grain et fait si mal quand ça pousse de là-dedans et que ça tente de déchirer la vieille croûte de l’être et pour sourire au monde, alors, il faut déchirer les gerçures et ça fait encore plus mal. C’est comme d’écrire ou, plutôt non, de publier, avec ce ressac métronomique des médias qui, lorsqu’ils relèvent la parution d’un ouvrage, laissent tomber l’auteur du Pont aux heures dans La Part du fleuve.

Il y a beaucoup d’eau dans l’oeuvre de Safonoff, beaucoup du lac et des rivières, il y a beaucoup de Genève, un territoire qu’elle connaît par coeur et par les mollets. Il y a beaucoup d’amour vers lequel on pédale penché sur le guidon des heures. Il y a beaucoup d’humour aussi et du fantasque et de l’esprit d’enfance, une musique aussi secrète qu’entêtante; qui est comme les bogues du marronnier de la Treille, prête à exploser, à péter de tous ses feux dans l’automne de la vie qui est à son printemps d’écriture. C’est ce qui m’est apparu à la lecture de son dernier récit Autour de ma mère, qui est une réussite et du fort tabac qui secoue et emmène et porte loin et réjouit comme une nichée de pinsons. C’est elle qui le dit:

« Et écrire des livres sépare, sépare de nos proches, sépare de nos amis, écrire sépare dans le temps qu’on essaye pourtant de se réconcilier avec le monde, et écrire est parfois aussi irrépressible que faire un enfant. »

Notice biographique
Il y a trente ans que le premier roman de Catherine Safonoff fut découvert par les jurés du Prix Nicole. A la parution de chacun des livres suivants, on lit dans la presse le terme de « révélation de la rentrée littéraire romande ».
Il y a une ténacité chez cette auteure à explorer les mouvements intérieurs, cet « espace du dedans » cher à Michaux, et à s’impliquer humainement, dans sa chair, pour porter l’écriture à un point d’incandescence où le regard sur soi devient compassion au monde et offrande aux lecteurs.
C’est un talent rare, une expression libre, tenace, souvent jubilatoire. Catherine Safonoff est née à Genève en 1939, elle y a élevé deux enfants. Elle est domiciliée à Conches. La ville est d’ailleurs un support qu’arpentent régulièrement ses personnages.
En 2003, elle reçoit le Prix Leenaards pour l’ensemble de son oeuvre.

Bibliographie
La part d’Esmé, roman, Editions Bertil Galland, Prix Georges Nicole, 1977

Retour, retour, Editions Zoé, Prix Schiller, 1984

Die Umkehr, Traduction en allemand de Retour, retour, Benziger Verlag, 1986

Comme avant Galilée, roman, Editions Zoé, Prix Pittard de l’Andelyn, 1993

Le Pont aux Heures, roman, Editions Zoé, 1996

La Part du fleuve, nouvelles, collection MiniZoé, 1997

Au nord du Capitaine, roman, Editions Zoé, 2002

La Tête de ma mère, nouvelles et poèmes, collection MiniZoé, 2003

Autour de ma mère, roman, Editions Zoé, 2007

Vidéo de la lauréate (format wmv , 48 Mo)

 

Commission Littérature

Littérature
Francine Eglin [bibliothécaire, présidente de l’Association Lettres Frontière]; Francine Bouchet [fondatrice et directrice des Editions La Joie de lire]; Claude Thébert [comédien]; Pascal Rebetez [journaliste, écrivain]; Anne Brüschweiler [journaliste, association Le grain des mots (absente)]