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présenté par Charles Méla
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Les clercs vagants du Moyen Age, Marco Polo, les voyages en Orient, Rimbaud, Cendrars, Kerouac, la « Beat Generation », Bouvier, Lovay : l'écriture est partie en voyage, inguérissable, prisonnière et libre, impatiente d'éternité à force de visions et de dérèglements rédempteurs. Souvenons-nous de On the Road : « He was Beat the root, the soul of Beatific. What was he knowing ? », beat, battu, paumé, mais encore le rythme, le battement, qui est aussi celui du coeur, de la vie, en attente de pureté et de béatitude. C'est aussi une forme de sainteté, d'exigence absolue, de ne jamais céder sur son désir de quelque chose qui soit tout autre.
Un beau jour de printemps, à 16 ans, le petit valaisan né à Sion en 1948, grand promeneur, en forêt, en montagne, tout en lisant un livre de poche par jour, mais qui ne pouvait décidément pas se faire à l'école, referma Le Vagabond du grand Knut Hamsum et ne revint plus sur les bancs du collège : il se fit apprenti chez un photographe, visita tout le Valais en photographiant les vaches. En 1967 il monta une petite expédition en Turquie sur le Mont Ararat, puis après quelque temps repartit pour l'Afghanistan où on le trouve avec son frère en 1970. Il vivota de petits métiers, d'élevage, avec ses chèvres, les boutons en bois de sa fabrication vendus au marché, de collaboration à des journaux ou à la radio, sans jamais cesser de marcher sur les crêtes frontalières ou de couper du bois. Retiré dans le Valais à son retour d'Asie, il envoya le texte des Régions céréalières chez Gallimard, il eut la chance d'être lu par un véritable écrivain, Louis-René Desforêts. D'autres l'ont soutenu, comme Pascal Quignard et le poète Jean Grosjean. Ainsi fut publié ce qui, à nos yeux, s'imposera avec le temps comme l'un des livres les plus importants du XXe siècle, à l'égal des plus grands. Car Lovay ne cherche pas à plaire, un écrivain essentiel est un écrivain mû par une nécessité intime qui ne le cède à rien ni personne. Au bout de trois romans, Gallimard l'invita à modifier sa manière pour gagner des lecteurs : non sens pour qui invente une nouvelle façon de dire consubstantielle à ce qu'il dit, c'est-à-dire pour qui a un style, à savoir son moyen à lui d'aborder son propre inconnu, sans concession et qui le rend aussitôt reconnaissable entre mille. Marlyse Pietri, quant à elle, avait su l'entendre et, pari d'éditrice insensé, elle l'accueillit aux éditions Zoé.
Un des effets les plus saisissants de l'écriture de Lovay, comme me l'a écrit Bernard Schlurick, c'est qu'après 200 pages d'adaptation à son style (il faut bien ça : on n'entre pas de plain pied dedans), on prend peur. Peur qu'il n'arrive pas à tenir la longueur, peur que tout tombe « en panne », comme cela arrive à quatorze reprises au convoi du colonel Fürst, peur qu'il cède sur ce qui est devenu à notre esprit défendant « notre » désir. Et le miracle est que ça tient, qu'après 400 pages consacrées au même personnage aussi incompréhensible que K. du Château, on a envie de pleurer quand il conclut sa vie sur ces mots : "Il m'était possible de dire que le ciel avait la voracité du loup, que sa largeur un beau matin m'enlèverait à sa guise, mais il était aussi possible d'affirmer que le ciel était d'une belle tranquillité, en équilibre tolérable au-dessus de ma tête." A vous couper le souffle ! Et encore : "Cette vision n'attendait que ma volonté de l'introduire dans un processus de sérénité, sinon, je le savais, le ciel et la terre réunis m'enseveliraient et arracheraient la conscience même de mon échec." Ou enfin : "Je regardai la grenouille sauter hors des rames de haricots. Un oeil me considérait, et l'autre se perdait ailleurs. Cet ailleurs considéré par l'oeil de la grenouille me parut embrasser tout ce qui serait éternellement en dehors de moi et des gens de mon espèce, et certainement aussi de ceux qui avaient cru, parfois, connaître la clé. Ce matin-là, n'avais-je pas été soulevé par une joie intense à la pensée de la virginité du paysage embrassé par l'autre oeil de la grenouille, un paysage échappé, hors d'atteinte, que je pourrais toujours imaginer comme invulnérable et jamais violé par les interprétations, comme inatteignable dans le sens où je ne perdais pas l'espoir de l'atteindre un jour, car, et je le savais de plus en plus, un jour j'atteindrais tous les horizons."
L'écriture de Jean-Marc Lovay fait exister un univers mental hanté par la folie, un monde de machinations fantastiques et d'agressions obsédantes dont l'exploration est conduite avec rigueur, humour et dans une cohérence angoissante. C'est une oeuvre qui bouleverse nos repères, qui brise les frontières, les catégories mentales, qui trouble notre regard sur les choses en faisant que le plus familier nous regarde toujours plus étrangement, libérant ainsi jusque dans le malaise des représentations inconscientes que suscitent pour celui qui dit avoir perdu la parole le colonel Furst, dans un « transport » funéraire, ou la Doctorine Azoug dans un singulier monde asilaire : « jusqu'aux confins d'une salle d'attente sans murs où demain lui Hazoug-le-Patient et son pinceau inguérissable auraient déjà esquissé la conception d'une impatiente et vierge éternité. »
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| Bibliographie |
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| 1965 |
Collège et montagne, article paru dans la revue Treize Etoiles |
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| 1969 |
L'Epître aux Martiens, (Prix Georges-Nicole) |
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| 1970 |
La Tentation de l'Orient (correspondance avec Maurice Chappaz), Lausanne, Cahiers de la Renaissance vaudoise ; rééd. Pierre-Marcel Favre, 1984 ; Zoé-Poche, 1997 |
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| 1976 |
Les Régions céréalières, roman, Paris, Gallimard (Bourse Cino Del Duca et Prix de la Vocation, Paris ; Prix Rambert, Lausanne) |
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| 1979 |
Le Baluchon maudit, roman, Paris, Gallimard |
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| 1979 |
La Cervelle Omnibus, courts textes, Genève, Luccheni |
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| 1980 |
Polenta, roman, Paris, Gallimard ; rééd. Zoé-Poche, 1998. Maya Simon en a réalisé un film. |
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| 1985 |
Le Convoi du colonel Fürst, roman, Genève, Editions Zoé (Prix Dentan, Lausanne); rééd. de poche L'Age d'Homme, 1991. |
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| 1987 |
Conférences aux Antipodes, Genève, Editions Zoé |
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| 1988 |
Adaptation pour le théâtre de Conférences aux Antipodes |
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| 1990 |
Un Soir au bord de la rivière, roman, Genève, Editions Zoé |
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| 1991 |
Trauerzug des Obersten Fürst, Zurich, Benziger Verlag |
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| 1993 |
Midi solaire, récits, Genève, Editions Zoé |
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| 1996 |
La Négresse et le chef des avalanches et autres récits, Genève, Editions Zoé (coll. MiniZoé) |
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| 1998 |
Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée, roman, Genève, Editions Zoé (Prix Pittard de L'Andelyn, Genève) |
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| 2002 |
Asile d'azur, roman, Genève, Editions Zoé |
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| Essais sur l'oeuvre de Jean-Marc Lovay |
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Christian Viredaz, «Jean-Marc Lovay et la critique. Essai de bibliographie analytique, dans Études de lettres n° 4, Lausanne, 1982, pp. 115-148
Jérôme Meizoz, Le Toboggan des images. Lecture de Jean-Marc Lovay, Éditions Zoé, Genève, 1994
Jérôme Meizoz, Jean-Marc Lovay, brochure de l'Association suisse des éditeurs de langue française (ASELF), Lausanne, 1998 |
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