présenté par William Blank


"la vérité lui suffit."


Au milieu des années 70, la vie musicale genevoise n'était plus celle qu'elle avait été entre les deux guerres, du temps des grandes années de l'OSR: ouverte, audacieuse, résolument tournée vers l'avenir. Elle offrait, au contraire, l'image terne d'un repli sur elle-même que les exécutions, par trop répétées, d'un répertoire convenu, avaient fini par lui donner. Aujourd'hui, Genève est à nouveau une capitale de la musique contemporaine. Entre ces deux époques, l'action d'un homme qui a voulu (re)placer le compositeur vivant au coeur des préoccupations et des pratiques musicales.

Philippe Albèra a donc fait en sorte que s'évacue cette tendance au repli en redéployant une activité qui allait rénover, de fond en comble, les habitudes d'écoute, et amener ainsi, progressivement, le public à la découverte de nouveaux territoires – ou plus anciens, mais alors occultés. Pourtant, faire la démonstration d'une autre réalité, basée sur la conviction profonde que la musique doit être en phase avec les préoccupations de son époque, n'était pas chose aisée, même si c'est précisément à travers l'expérience de musiques parfois si opposées ou, pourquoi pas, inconciliables, que peut se révéler, dans toute sa richesse, la vérité du réel.

Tout commence en 1976 avec une idée première: resituer l'aventure musicale du XXe siècle dans un contexte plus général où se croiseraient cinéma, danse, théâtre, musique et littérature. Ce fut alors l'occasion de confrontations originales et totalement nouvelles où se mêlaient les noms (et souvent les présences) d'artistes d'exception. Défendre leurs valeurs communes, intemporelles, permettait d'échapper aux modes, aux avant-gardes éphémères. C'était du moins le sentiment d'un petit groupe de passionnés, créateurs de Contrechamps, (une institution qu'on ne présente plus) soutenue aujourd'hui par de nombreux partenaires. Il fallait cependant une force de persuasion tout à fait hors du commun pour les convaincre de la pertinence d'une entreprise qui voulait, à contre-courant de l'idéologie dominante, s'engager pour l'inouï.

1980 verra la naissance de l'Ensemble Contrechamps. Il en assumera la direction artistique et en définira d'emblée les objectifs: servir les compositeurs dans un respect absolu de leurs convictions, fussent-elles problématiques ou provocatrices et stimuler la création par une politique de commandes soutenue – et jamais démentie. Permettre ainsi l'audition de ce qui s'élabore de façon si confidentielle – puisque niché au coeur de l'intime – en somme, le rendre accessible, est là, autant le signe d'une volonté de rapprocher, de relier créateurs, interprètes et public (en abattant la barrière traditionnellement non franchie entre "exécutants" d'un côté et "clients" de l'autre) que de transmettre des valeurs. Mais ces valeurs, au fond, quelles sont-elles? Celles de la modernité, dont il entendait bien "maintenir vivante la tradition en diffusant, à travers elle, les significations dont elle est porteuse". Ce besoin de communication, on le retrouve dans l'idée d'une revue spécialisée qui allait offrir, en prolongement à l'activité musicale, un accès à une information et une documentation sur la musique du XXe siècle. Au premier numéro de 1983, plus de trente titres se sont depuis succédés, salués unanimement par la critique comme des outils de connaissance et d'investigation de très haute qualité.

S'il a su, durant la décennie suivante, développer ces nombreuses activités de manière exemplaire, il a cependant toujours pensé qu'il était nécessaire d'impliquer dans la défense du répertoire contemporain, les autres acteurs de la vie musicale genevoise et de réunir leurs forces afin de permettre la réalisation de projets d'envergure que Contrechamps ne pouvait assumer seul. L'avènement, en 1992, du Festival Archipel, (dont il était le principal artisan) fut l'occasion de la concrétisation de cet objectif. Enfin, que peut-on rêver de mieux que ce qu'il nous a livré, en forme de point d'orgue, au tournant du siècle? Beaucoup plus qu'une simple rétrospective, Musiques d'un Siècle, précisément, nous proposait un itinéraire capable de retracer, dans la multiplicité des courants qui l'ont animé, ce qui demeure une aventure musicale unique. Sous une forme accomplie, étayée d'une riche documentation, le voyage aura ainsi permis d'entendre, en 19 concerts, 100 oeuvres majeures de 66 compositeurs: une réussite à nulle autre pareille, qui pourrait bien avoir scellé la victoire de l'utopie!

Depuis près de trente ans, il aura donc littéralement composé le paysage musical de sa ville et ainsi, peu à peu, au fil de saisons d'une cohérence et d'une intelligence rares, conquis son public en lui tendant le miroir de la modernité. Ne dissociant jamais les enjeux éthiques des enjeux esthétiques, il sera parvenu à faire en sorte que l'esprit demeure plus fort que l'institution qu'il a lui-même créée – et qu'il a fini par incarner – et, restant toujours au plus près de ses convictions, aura su éviter le piège de la compromission. Ce prix de Musique revêt donc une portée symbolique: il est la reconnaissance de la valeur d'un travail qui se situe malgré tout dans la marge, à l'écart des grandes messes musicales que notre époque affectionne tant. Il exalte les qualités d'un artiste à qui Genève doit beaucoup. Puisse-t-il alors mettre l'accent sur celles qui ont dominé son parcours et qui l'ont surtout rendu possible: la générosité, l'humilité et une grande loyauté.

Il y a près d'un siècle, Arnold Schönberg avait rétorqué à ceux qui lui reprochaient la prétendue laideur de sa musique: "Qu'ai-je à faire de la beauté? La vérité me suffit." Cet aphorisme, qui doit probablement être inscrit dans les gènes de Philippe Albèra, éclaire la nature de l'héritage qu'il nous lègue: la recherche du vrai comme condition d'évolution. Et son autre récompense, mais plus secrète celle-là, c'est sans doute de voir musiciens et public se retrouver dans la confidence du concert, et partager, avec connivence et simplicité, un art dont le langage fut jadis si décrié.
Notice biographique
Né en 1952 à Genève. Études au Conservatoire de Musique de Genève et à l'Université à Paris. Enseignement au Conservatoire Populaire de Musique de Genève. Journalisme à Paris. Création de Contrechamps, association pour la musique du XXe siècle en 1977, à partir de laquelle seront créés l'Ensemble Contrechamps, La Revue Contrechamps puis les Éditions Contrechamps. Création du Festival Archipel à Genève en 1991. Conseiller à l'Orchestre de la Suisse Romande à l'époque de la direction d'Armin Jordan, conseiller au Festival d'Automne à Paris dans les années quatre-vingt dix, collaborateur à France-Culture et France-Musique, Rédacteur de Dissonance, revue musicale suisse entre 1999 et 2001. Professeur d'Histoire de la Musique et d'Analyse Musicale aux Conservatoires de Lausanne et de Genève, Directeur artistique de Contrechamps.
Bibliographie
(Un choix parmi les publications de Philippe Albèra)
Arnold Schoenberg, IRCAM/Centre Pompidou, Paris, 1986
"La nouvelle école italienne", in Les années cinquante, Centre Georges Pompidou, Paris, 1988, pp. 608-615
"Forme de l'utopie: sur Klaus Huber", in Klaus Huber: Ecrits, Contrechamps Editions, Genève, 1991, pp. IX-XV
"Le mythe des fondements: sur la pensée théorique d'Ernest Ansermet", in Dissonances, 1992
"Luigi Nono", "Luciano Berio", "Bernd Alois Zimmermann", in Encyclopédie Meyer, Metzler Verlag, 1993
"Introduction aux neuf Sequenzas de Berio", in Revue Contrechamps n° 1, L'Age d'Homme, Lausanne, 1983. Repris dans Berio, EDT Musica, Torino, 1995
"Introduction à la correspondance Schoenberg-Busoni", in Schoenberg-Busoni, Schoenberg-Kandinsky: correspondances et textes, Contrechamps, Genève, 1995
Arnold Schoenberg: une trajectoire, in Programme du Châtelet, Paris, 1996
"...Unter die Katakomben der Zeit..."; introduction à la musique de Heinz Holliger, in Heinz Holliger: entretiens, textes et écrits sur son oeuvre, Contrechamps, Genève, 1996
"Médiations", in Musique en création, Contrechamps, Genève, 1998
"Introduction aux écrits d'Elliott Carter", in Carter: la Dimension du temps, Contrechamps, Genève, 1999
"Modernité", "L'Opéra au vingtième siècle ", "Mythe et inconscient: Schoenberg et Stravinsky", "Tradition et rupture de tradition", in Encyclopédie de la musique, Einaudi, Torino, 2000
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