présenté par Christian Lalive d'Epinay


La trajectoire de Claude Raffestin récapitule à sa manière le conflit des Anciens et des Modernes en géographie. Auteur en 1968 d'une thèse couronnée de deux prix ( Genève, essai de géographie industrielle), titulaire à 33 ans d'une chaire dans notre université, le jeune professeur ressent pourtant une insatisfaction croissante devant l'état de sa discipline. Décrire en bon disciple d'Hérodote la surface du monde, son apparence, donc la réalité telle qu'elle se donne à voir, est une tâche certes noble et nécessaire, mais se laisser piéger par la réalité au point de la prendre pour ce qu'elle donne à voir, n'est-ce pas là s'abandonner au complexe de Polyphème? Ce dernier, on s'en souvient, aveuglé par Ulysse, le laisse s'évader avec ses compagnons; le rusé les avait recouverts d'une peau de mouton que le Cyclope se contentait de tâter, prenant la surface, le "dessus" des choses, pour leur réalité.

Ce doute stimule une quête. La géographie reste à construire, à définir son statut théorique, à codifier son lexique et sa grammaire. Raffestin, qui travaille alors sur les frontières, en devient dans l'espace scientifique le passeur, voir le contrebandier. Il explore les disciplines environnantes; un paysage est le texte d'une histoire qui s'inscrit dans le temps long, lui enseigne F. Braudel et les historiens de l'Ecole des Chartes; la nature a une histoire humaine (S. Moscovici) et l'homme une histoire naturelle (H. Laborit). C'est au structuralisme linguistique (F. de Saussure bien sûr, mais aussi R. Barthes et L.J. Prieto son ami, qui fut lauréat de ce même prix en 1995) qu'il emprunte le projet recteur de la nouvelle géographie: le paysage est à traiter comme un géogramme, c'est à dire une représentation, cohérente mais déformée, de la géostructure qu'il revient au savant de mettre au jour. Et c'est dans la littérature avant tout, chez les fabulateurs du réel, tout particulièrement chez ceux qui défient la pesanteur du monde et des choses (l'Homère d'Ulysse, sans doute, mais aussi G. Perec et I. Calvino), que Raffestin puise "l'imagination géographique" sans laquelle aucun savant ne saurait voir son oeuvre fécondée.

Le projet ainsi défini, Claude Raffestin élabore dès la fin des années 1970 la notion de territorialité qui devient le concept organisateur de son vocabulaire et de sa grammaire, ainsi que le paradigme autour duquel se développent les travaux d'une génération de géographes, et dont on trouve les premiers fruits dans La nouvelle géographie de la Suisse et des Suisses (1990), une entreprise qu'il dirigea avec J.-B. Racine, son collègue et ami de l'Université de Lausanne.

Sur ce parcours se greffe une autre aventure, celle du Centre universitaire d'écologie humaine, projet auquel l'associe l'anthropologue P. Moeschler dès 1973, qui devient réalité en 1976 et dont il assurera la direction de 1986 à 1994. Quel lieu pouvait mieux lui permettre de satisfaire sa soif d'échanges interdisciplinaires, et en même temps, grâce à un outil destiné à contribuer au développement d'une "territorialité écologique", de mettre sa discipline au service de la cité. Car selon Raffestin, la géographie comme science est une pratique fidèle à Prométhée: donner aux hommes les moyens de leur action!

C'est le savant, et en même temps l'homme au service de son université et de sa cité, que le prix de la Ville de Genève veut aujourd'hui distinguer.

Note: les références à des figures grecques sont empruntées à l'oeuvre de Claude Raffestin.
Repères biographiques
Né à Paris en 1936, Claude Raffestin grandit dans la capitale française avant que sa famille ne s’installe en 1950 à Genève, où il obtient sa maturité et ses titres universitaires (doctorat en 1968). Professeur à l’Université dès 1969, il reçoit l’ordinariat deux ans plus tard. Invité dans plusieurs universités d’Europe et des Amériques, il occupe diverses charges dans son Alma Mater; il est en particulier le cofondateur du Centre Universitaire d’Écologie Humaine, qu’il dirige de 1986 à 1994.

En 1989, il est élu au Conseil national de la recherche (Fonds national suisse de la recherche scientifique) où il siège jusqu’en 2000. Il a été membre de la Commission d’urbanisme du Canton de Genève de 1982 à 1994. Il a publié une dizaine d’ouvrages et un cortège toujours grandissant d’articles scientifiques. Professeur honoraire depuis 2000, il partage aujourd’hui son temps entre Genève et Turin où il préside le comité scientifique chargé de la réalisation d’un musée du paysage.
Notice bibliographique
(Un choix parmi les publications de Claude Raffestin)
Genève, essai de géographie industrielle, Saint-Amand-Montrond, 1968
Géographie des frontières (avec P. Guichonnet), PUF, Paris, 1974
Travail, Espace, Pouvoir (avec M. Bresso), L’Âge d’Homme, Lausanne, 1979
Pour une géographie du pouvoir, Litec, Paris, 1980
Demain, le travail (avec M. Bakonyi, M. Bresso et P. Moeschler), Economica, Paris, 1982
Nouvelle géographie de la Suisse et des Suisses (sous la direction de Cl. Raffestin et
J.-B. Racine), Payot, Lausanne, Paris, 1990
Géopolitique et histoire (avec D. Lopreno et Y. Pasteur), Payot, Lausanne, Paris, 1995
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