Prix de la Ville de Genève pour la bande dessinée 2009

REMISE DES PRIX
VENDREDI 3 DÉCEMBRE À 18H
AU PALAIS EYNARD
entrée libre

EXPOSITION DES SIX NOMINÉS
DU 4 DÉCEMBRE 2010
AU 15 JANVIER 2011
HALLES DE L'ÎLE
PAPIERS GRAS
1 place de l'Ile, 1204 Genève
www.papiers-gras.com
horaires: du lundi au vendredi
de 12h à 19h,
le samedi de 10h30 à 18h

EXPOSITION PRIX TÖPFFER
DU 22 NOVEMBRE
AU 8 DÉCEMBRE 2010
CENTRE DE FORMATION PROFESSIONNELLE ARTS APPLIQUÉS
2 rue Necker, 1201 Genève
http://icp.ge.ch/cfpaa/...
horaires: du lundi au vendredi
de 8h à 12h et de 14h à 17h30

EXPOSITION ATRABILE S'EXPOSE
DU 10 DÉCEMBRE
AU 31 JANVIER 2011
BIBLIOTHÈQUE DE LA CITÉ
5 Place des Trois-Perdrix,
1204 Genève
http://www.ville-ge.ch/bm/...
horaires: du mardi au vendredi 10h
à 19h, samedi de 10h à 17h

EXPOSITION L'AVENTURE DE LA TERRE EN BANDE DESSINÉE
DU 30 NOVEMBRE 2010
AU 30 JANVIER 2011
MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE
1 route de Malagnou, 1208 Genève
http://www.ville-ge.ch/mhng/expo_2010_bd.php
horaires: du mardi au dimanche de 10h à 17h

Archives
édition 09
édition 08
édition 07

Vincent Perriot / Arnaud Malherbe Gabrielle Piquet David Prudhomme Kalonji Frederik Peeters / Pierre-Oscar Lévy Tom Tirabosco / Wazem

PRIX INTERNATIONAL

LAURÉAT : GABRIELLE PIQUET

NOMINÉS: A_VINCENT PERRIOT / ARNAUD MALHERBE B_GABRIELLE PIQUET C_DAVID PRUDHOMME

PRIX RODOLPHE TÖPFFER

LAURÉAT : FREDERIK PEETERS

NOMINÉS: D_KALONJI E_FREDERIK PEETERS / PIERRE-OSCAR LÉVY F_TOM TIRABOSCO / WAZEM

PRIX POUR LA JEUNE BANDE DESSINÉE

LAURÉAT : PIERRE SCHILLING

Belleville story, avant minuit

Vincent Perriot / Arnaud Malherbe - Belleville story, avant minuit

Paris, Dargaud, 2010 / dessin de Vincent Perriot,
scénario d’Arnaud Malherbe, couleur d’Isabelle Merlet

Freddy, un truand sans états d’âme, un petit air d’Al Pacino dans Scarface, travaille pour le compte de Jadzec, un violent proxénète polonais, dont il est le bras droit. Un soir, alors qu’ils traitent à la périphérie de Paris une affaire en apparence simple - des téléviseurs tombés du camion - surprise : dans le véhicule, en lieu et place de la marchandise attendue, une douzaine de clandestins asiatiques. Le début des emmerdements. S’ensuit une longue nuit où l’on croisera un détective chinois affublé d’un bob, une pute amoureuse, le parrain irascible d’une triade maffieuse.

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L’histoire se déroule à Belleville, quartier parisien composé en grande partie d’une population asiatique, et c’est passionnant dès l’introduction. Quelques pages muettes plantent le décor des futurs évènements. On y voit Freddy marcher, clope au bec, fendant une foule de biffins.

Ce premier volume du diptyque Belleville Story est donc un excellent polar en bande dessinée écrit par Arnaud Malherbe et dessiné par Vincent Perriot, qui n’en sont pas à leur première collaboration, voir leur précédent diptyque Taïga Rouge aux éditions Dupuis.
Ici, les dialogues sont incisifs, le scénario est solide, cohérent, et contient son lot de trahisons, violence et atmosphère glauque inhérent à tout bon roman noir qui se respecte. Cette écriture de l’action, sans récitatifs, laisse la part belle au dessin qui est, si l’on ose dire, sur tous les plans, éclatant.
Le trait virtuose de Vincent Perriot (tout juste 26 ans, soulignons-le) donne chair à cet univers sombre et nocturne. Il cadre de façon dynamique, à l’instar de son aîné Baru, et son dessin tombe juste parce que son trait est ouvert, toujours en mouvement, et s’affranchit ainsi d’un souci de réalisme au profit d’une intention de vérité. C’est un graphisme généreux parce qu’on sent le plaisir à dessiner les vêtements, les visages, les expressions. Cette richesse, ce trait grouillant de l’intérieur se suffit à lui-même et permet à Vincent de seulement suggérer certains décors, voire de s’en désintéresser, fixant ainsi l’attention sur l’action pure et la mise en scène.
N’oublions pas pour terminer Isabelle Merlet qui, en travaillant la couleur par aplats rouges, marrons et bleu nuit et en soignant la diversité des éclairages nocturnes, contribue avec sa palette volontairement réduite à l’ambiance crépusculaire de ce récit.

Guillaume Long
auteur de bande dessinée

Les enfants de l'envie
Gabrielle Piquet - les enfants de l’envie

Paris, Casterman, 2010 / dessin et scénario de Gabrielle Piquet

Jeune artiste célibataire, Basile exprime depuis l’enfance une adoration pour les Etats-Unis. Un attrait qui lui vient de son père, un américain du nom d’Henry – c’est d’ailleurs tout ce qu’il sait de lui. A l’instar de bon nombre de trentenaires du village de Laon, en Picardie, Basile fait partie de ces «enfants de l’envie», fruits des relations éphémères entre les femmes du village et les soldats de la base américaine, venus s’installer ici après la Seconde Guerre mondiale. «Parfois, on voudrait garder l’amant, mais c’est l’enfant qui reste» exprime le héros avec philosophie. Un avis que ne partage pourtant pas sa mère. Loin de garder la nostalgie de son partenaire d’antan, celle-ci aura tout tenté pour sortir de l’esprit de son fils la fascination obsessionnelle du continent nord-américain. En vain. A trente-cinq ans, Basile entretient encore à travers ses peintures de New York le rêve secret de découvrir le visage de son père.

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Les Enfants de l’envie porte un regard sensible sur des réalités humaines de l’après-guerre et, en parallèle, sur les lendemains difficiles des passés joyeux. Une histoire qui est celle du vécu, celui de la vie des hommes et des femmes et de leur quotidien bouleversé par les événements. On découvre au plus près des gens le contraste entre un village se relevant difficilement des ravages du conflit avec l’Allemagne et cette brusque arrivée des Américains, apportant avec eux la modernité, l’argent et les nouveaux biens de consommation. Ce milieu rétrograde, campagnard, va se retrouver profondément marqué et transformé à jamais. Mais tous les bonheurs que les Américains ont apporté n’auront de mesure que le vide et la misère laissés après leur départ. Ce récit de mémoire rassemble des témoignages nostalgiques, composés de souvenirs et de visions qui chacun apportent leur éclairage, positif ou négatif, sur les événements.

Avec ce deuxième album seulement, la Française Gabrielle Piquet dévoile un trait fin, au sens propre et figuré, utilisé comme pour souligner la fragilité des protagonistes de son histoire et à quel point leurs sentiments peuvent s’évaporer facilement à travers eux, presque malgré eux. Jouant sur les contours et la rondeur des formes, ses personnages pour ainsi dire transparents se déforment parfois jusqu’à se superposer ou s’effacer, à l’image des souvenirs qu’ils évoquent. Il s’en dégage une poésie touchante, sincère et qui porte plus d’un message à travers les mots et les images.
Ce roman graphique nous amène à réfléchir à différents niveaux, à nous interroger sur notre société, sur ses valeurs et ses joies qui viennent et qui s’en vont. C’est autant le mirage que l’envers du décor qui transparaît, sans faire la morale et en n’apportant rien d’autre que la compréhension.

Vincent Gerber
journaliste

Rébétiko
David Prudhomme - Rébétiko (La mauvaise herbe)

Paris, Futuropolis, 2009 / dessin et scénario de David Prudhomme

La possession d’instruments de musique est interdite. Le souvenir des Talibans afghans rôde. Ils n’étaient pourtant pas encore en place, car l’histoire se déroule en Grèce en 1936. Le pouvoir dictatorial de Metaxas, admirateur de Franco, Hitler et Mussolini, met baglamas et bouzoukis à l’index. Il est temps pour ce militaire de redresser les moeurs d’un pays qui n’a pas encore digéré la perte, quatorze ans plus tôt, de Smyrne en Asie mineure (Izmir aujourd’hui). Plus d’un million d’orthodoxes ont fui la Turquie et se sont agglutinés dans les ports de Salonique et du Pirée. Parmi eux les Rébètes, mauvais garçons et musiciens à la croisée de l’orient et de l’occident. Voilà pour les fonds baptismaux du rébétiko.

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Cette sorte de blues grec aime les bas-fonds. Il est joué par des vauriens dans des tripots, les tékés. Chanté par des gens simples pour des gens simples. Dansé, proche de la transe, par des individus improvisant sur la noirceur de leur âme. Dans son «Dictionnaire amoureux de la Grèce», Jacques Lacarrière parle du zébékiko : «C’est une danse de pure inspiration qui ne comporte que des pas et des figures sommaires, une danse où seule compte l’intériorité du danseur. On la danse au son du bouzouki et des chants dit rébétika (ndlr: forme plurielle) dans des tavernes enfumées». Prostitution et bagarres collent à la peau de cette musique. Et une entêtante fumée de haschich lui assure le chemin de l’extase. Le terme «mastoura» désigne l’ivresse produite par les plantes fumées. Paroles : «Petite mère m’envoya à l’école pour étudier, mais moi je filais droit dans la nature pour fumer. Le maître me battait pour que j’apprenne à lire, mais moi bourré de hasch j’étais en plein délire».

David Prudhomme plonge au coeur de cette ambiance dans «Rébétiko», sous-titré malicieusement la mauvaise herbe. Sa fiction est bâtie sur la réalité de personnages tels le grand Markos Bambakaris, son pote Yorgos Batis ou encore Iannis Papaïoannou. Coups de couteau de jalousie, répression policière, prison, amours déçus et difficiles, cuite mémorable, les assiettes volent et se brisent au café Aman ou au Mikro Asia. «Ho Pa!» David Prudhomme est entré par hasard en collision avec cet univers à travers un livre. Et puis il a vu le film émouvant «Rembetiko» de Kostas Ferris. Son travail bien documenté sait intégrer le lyrisme de destins personnels. Son dessin réaliste à forte composante expressionniste se plaît dans l’évocation des bleus de la mer et de la nuit. Son trait s’anime au son des notes et des voix rauques. Ses ­clair-obscurs disent la profondeur des ombres et la lumière grecque.

Avec «Rébétiko», il signe un livre mature aussi beau que l’éclat noir charbon des yeux de Béba, la chanteuse au tambourin qui fait tourner la tête des rébètes.

Michel Rime
journaliste

365 samuraïs et quelques bols de riz
Kalonji - 365 samouraïs et quelques bols de riz

Talence, Akileos, 2010 / dessin et scénario de Kalonji

Jean-Philippe Kalonji avait déjà retenu l’attention du jury l’année dernière avec Nukitsuke, donnant par son pinceau une pleine expression à l’univers des samouraïs du Japon médiéval. Créée en tant que preview à une future série, l’œuvre reprenait surtout le graphisme et l’univers de l’un de ses titres phares : 365 samouraïs et quelques bols de riz. Un album paru en 2007 en édition limitée et que l’on redécouvre à présent aux éditions Akileos.

L’histoire de 365 samouraïs conte le parcours initiatique de Ningen, dont la quête consiste à affronter, et vaincre, autant de samouraïs que l’année compte de jours. La raison ? Découvrir le sens de la vie. Une fable simple qui laisse la part belle à une ambiance solennelle, tendue, que contrebalance la violence des batailles et, par moment, des touches d’humour renvoyant comme en clin d’œil à la bande dessinée populaire et aux différents clichés du genre.

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Ponctuées par le changement des saisons, les quelques quatre cent pages affichent tour à tour le déchaînement des éléments et celui des combats au sabre, le tout dans une représentation en noir et blanc magnifique dans sa suggestion du décor d’un Japon mythifié. Le style se montre très direct, à la fois rude et subtil, allant droit au but tout en reproduisant une finesse graphique toute asiatique, sur fond d’encre de Chine et de calligraphie. Un rendu qui résulte surtout d’une représentation particulière : chaque page n’est composée que d’une seule case, comme un plan cinématographique – impression encore renforcée par la cadence des enchaînements et des prises de vue. On joue sur les gros plans et des éléments de détails qui servent à rythmer les batailles. Il en ressort une cadence rapide, saccadée, comme les pulsations de cœur du combattant.

La force de Kalonji, c’est de parvenir à nous absorber dans cette histoire. Les visages nous font face et nous jaugent, comme pour nous défier et nous rappeler que nous sommes les témoins et rapporteurs de ces événements. Le lecteur est ainsi accueilli par un silence lourd qui prime comme pour accentuer le contraste avec la violence brute du dessin. Très peu de dialogues, ce sont les images qui parlent. Par ce jeu d’ambiance, 365 samouraïs se démarque des productions antérieures de Kalonji. Chaque page retranscrit en image la grande passion que l’auteur voue à la culture japonaise, jouant avec cet imaginaire pour enrober son récit d’une atmosphère qui donne à l’œuvre tout son attrait. A l’instar de Ningen, son héros, le samouraï Kalonji semble bien avoir trouvé sa voie…

Vincent Gerber

Château de sable
Frederik Peeters / Pierre-Oscar Lévy - Château de sable

Genève, Atrabile, 2010 / dessin de Frederik Peeters,
scénario de Pierre Oscar Lévy

Sur une plage propice au farniente et aux amourettes de vacances, le destin d’une ribambelle d’estivants se trouve brusquement bouleversé par un événement inconcevable. Lequel? C’est là justement tout le propos de Château de sable. L’étrange et le fantastique, la mort aussi, rôdent autour de cet album tendu qu’on ne lâche pas avant son terme. Cent pages de bande dessinée en noir et blanc qui possèdent un côté «page turner» à l’américaine dont se félicite Frederik Peeters. L’auteur genevois aime les récits complexes où l’histoire avance sans cesse. Pas de risque de s’ennuyer avec ce huis clos intrigant sur lequel plane l’ombre de Buñuel, période L’Ange exterminateur. Comme dans ce film de 1962, l’ambiance énigmatique de l’ensemble prévaut sur les explications cartésiennes.

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Pas de petit homme vert toutefois, ni d’esprit malin, dans Château de sable. Juste une pointe d’absurde pour pimenter un conte cruel proche du quotidien. «L’histoire souligne le côté fugace et terrifiant du passage de la vie. Elle met le doigt sur le passage du temps, assez angoissant», commente Frederik Peeters, volontairement allusif. Face à une situation qui leur échappe inexorablement, les treize protagonistes du récit – enfants et adultes – réagissent chacun à leur manière. Peu à peu, les masques tombent. «Je confronte des gens normaux à une situation très inhabituelle en insérant de l’urgence dans leur vie. A l’arrivée, mes personnages se révèlent plutôt médiocres, comme on le serait certainement à leur place.» Mêlant le réel et le fantastique, Château de sable s’inscrit dans la veine d’autres réussites signées Peeters, telles la série Lupus ou le récent Pachyderme. Des albums troublants qui explorent différents thèmes proches de nos préoccupations quotidiennes. «J’apprécie les histoires qui en filigrane en disent long sur le monde dans lequel on vit.» Signé Pierre Oscar Lévy, le scénario de Château de sable était de cette eau-là. Initialement parti pour adapter sur grand écran Pilules Bleues, le best-seller de Peeters, le documentariste français a changé d’option. «Quand j’ai lu son histoire, j’ai tout de suite été accroché», raconte le dessinateur genevois. «Il y avait là une vraie bonne idée, un sacré rythme et un côté inquiétant. On sentait que ça avait été écrit par quelqu’un qui fait du cinéma. J’ai tout de suite très bien visualisé les images.»

Si Peeters a flashé sur ce récit fantastique dans tous les sens du terme, c’est aussi parce qu’on n’aurait pas pu le réaliser autrement qu’en bande dessinée. «En littérature, il faudrait de fastidieuses descriptions pour rendre le climat oppressant de l’histoire. Et au cinéma, on ne verrait que les effets spéciaux.»

Philippe Muri
journaliste

Sous-sols
Tom Tirabosco / Wazem - Sous-sols

Paris, Futuropolis / dessin de Tom Tirabosco, scénario de Wazem

Il s’en passe de belles du côté du CERN. Depuis la mise en service de l’accélérateur de particules, le fameux LHC, la matière semble avoir rencontré l’antimatière. Un choc aux conséquences dramatiques : au cœur d’une Genève jamais nommée, un trou noir a absorbé toute la lumière environnante. Endormie au Lignon, une jeune femme se réveille à quelque cent mètres sous terre, dans les méandres du Grand collisionneur de hadrons. Comme le lui confie l’ingénieur qu’elle rencontre au milieu des souterrains : «La réalité semble avoir été altérée.» Rêve ou cauchemar ? Science ou fiction ?

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Un peu des deux sans doute, aux dires de Pierre Wazem et Tom Tirabosco. Deux ans après «La fin du monde», les deux auteurs signent à nouveau un roman graphique crépusculaire, sur fond de fantastique au quotidien. Avec «Sous-sols», ils braconnent sur différents territoires : intimisme, onirisme, symbolisme, fable, conte de fées, sans faire l’impasse sur une intrigue dramatique bien charpentée, soutenue par un discours scientifique cohérent. De l’inclassable et du déroutant, à savourer à tête reposée, histoire de se laisser gagner par cette atmosphère étrange propre aux productions communes du duo Wazem-Tirabosco. Comme lecteur, le second apprécie de se sentir baladé par l’auteur du livre qu’il a sous les yeux. «J’adore être perdu dans une histoire, tout en étant tenu par une certaine tension dramatique.» Wazem, lui, fantasme volontiers la réalité, pour mieux la transcender, comme dans les romans de l’écrivain japonais Haruki Murakami. «J’aime bien qu’à partir d’une situation banale, on bascule dans une autre dimension.» C’est le cas dans ce «Sous-sols» aux ellipses soignées, où les pièces du puzzle s’assemblent peu à peu.

Parfaitement documenté après une visite dans les coulisses du CERN, le scénario de Wazem puise des éléments émotionnels forts pour les greffer sur une fiction parfaitement plausible. «Tout l’aspect scientifique a été approuvé par des spécialistes», note l’auteur, passionné par la matière et l’antimatière. C’est pourtant le facteur humain qui emporte l’adhésion. Aux prises avec ses propres démons, dont celui de la gémellité, l’héroïne de «Sous-sols» porte un lourd secret qu’on se gardera de révéler. Tout au plus citera-t-on cette phrase-clé : «Tout est éphémère, temporaire. Tout est fragile et peut disparaître trop tôt. L’enfance aussi.» Sur cette écriture inspirée, Tom Tirabosco plaque un très beau dessin volontairement dépouillé. Rehaussé d’aplats bleus appliqués à l’ordinateur, son graphisme en bichromie excelle à rendre les ambiances sombres – limite dépressives – de ce roman graphique troublant à souhait.

Philippe Muri

Pain d'épices
Pierre Schilling - Pain d’épices

Genève, Drozophile, 2011 / dessin et scénario de Pierre Schilling

Pain d’épices raconte l’histoire de Marco, post-adolescent âgé de 19 ans qui, «ne sachant pas quoi faire de sa vie… alors il ne fait rien» ainsi que nous l’apprend Pierre Schilling; l’auteur de cette bande dessinée. La double page de format oblong qui introduit ce récit présente les trois autres protagonistes que le lecteur rencontrera fréquemment au fil des pages, Maman, Papa et Ludovic le chien, qui en sa qualité d’animal domestique occupe certes un second rôle, en servant d’alibi à Marco lors de ses sorties nocturnes, mais assume plus que le duo parental, sa fonction de souffre-douleur.

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Le long phylactère qui se déroule paresseusement sur ce premier tableau nous amène vers la chambre de Marco, assoupi mollement dans son lit. A l’inverse des deux pages précédentes, meublées sobrement, ici les détails fourmillent et c’est avec plaisir que l’on cherche à découvrir l’usage de chaque chose, perdant momentanément le fil du récit.

L’histoire, banale somme toute, décrit avec discernement mais de façon particulièrement attachante, ce moment difficile qu’est l’adolescence et durant lequel, enfant(s) et parents s’affrontent. L’écriture graphique de Pierre Schilling est un véritable délice et ses «griffonnages», éloignés de tout académisme accompagnent avec bonheur cette tranche de vie La succession des rythmes narratifs déclinés en rupture est bienvenue car elle permet une transition pertinente entre les différents moments du récit sans en altérer la lecture. Alternant les espoirs murmurés et les propos déclamés, la graphie des textes et des lettrines qui ornementent les pages, traduit avec sensibilité les épisodes de ce texte en images comme cet emblématique et monumental : «Partir tous les trois EN VOYAGE». L’épilogue n’est pas le dénouement, mais l’occasion pour Marco de découvrir qu’une saveur peut faire (re)naître un souvenir empreint d’émotion et du temps, pas si lointain, où père et mère était encore «Papa, Maman»

Guy Mérat
directeur du CFP arts appliqués, Genève