Sandro Rossetti, la cité radieuseprésenté par Marie-Pierre GenecandRencontrer Sandro Rossetti pour un portrait, c’est comme descendre en radeau les rapides du Colorado. Deux heures de récit bouillonnant et chaotique, bouleversant de bout en bout et généreux en paysages saisissants. A peine le temps de croiser ses racines italiennes, sa mère et son grand-père pianistes, le bel canto et Verdi que Charlie Parker déboule avec son be-bop libérateur, suivi du free jazz d’Ornette Coleman et de Miles Davis. La musique? Deuxième patrie de cet architecte urbaniste. Pareil pour Genève. Le 100% Italien de naissance et habitant éternel du quartier de la Jonction dit d’emblée son attachement à cette ville métissée, à son esprit pacifique. Il commence à retracer les luttes militantes pour la création d’associations et de lieux qui ont marqué les quarante dernières années de la vie culturelle genevoise: L’AMR en 1973, Le Festival du Bois de la Bâtie en 1977, le Théâtre et la Fanfare du Loup en 1978, et, plus récemment l’Association pour la Nouvelle Comédie en 2001 ou le RAAC en 2007. Sans oublier bien sûr, en 1988, le combat «héroïque, contre tous les partis» pour la sauvegarde des Bains des Pâquis. Et subitement, sans transition, il retourne à cette période blanche de 7 ans à 12 ans où il a passé cinq ans dans un sanatorium de Leysin pour soigner une tuberculose osseuse qui l’a laissé claudiquant. «Cinq ans dans un lit, sans bouger, sans copains, sans école, juste la montagne en face… un peu comme dans La Montagne magique. C’est un peu ridicule, mais je pensais être un saint.» On se fait une image, très vite, et on replonge dans le tourbillon Rossetti. Pragmatique et intègre«Je suis soixante-huitard jusque dans la manière de raconter ma vie! En 1970, nous, les jeunes architectes, on a cassé les crayons et rejeté l’idée bourgeoise, hiérarchisée de ce métier. Quand je parle, c’est pareil, je rejette l’ordre, j’ai la pensée en escalier, je ne suis pas du tout organisé», s’excuse l’intéressé. En réalité, c’est lui qui a raison. Sandro Rossetti, 67 ans et un enthousiasme intact, est la somme mouvante de tout ce qu’il a été. Et son choix si particulier de consacrer depuis toujours 50% de son temps au militantisme bénévole en marge de son poste d’architecte urbaniste à l’Etat relève autant de ses racines populaires que de ses expériences de vie communautaire. En tout cas, le résultat plaît: en général, lorsqu’on annonce le lauréat d’un concours, les réactions vont du plus sceptique au plus réjoui. Ici, pas une moue, pas un pli. A l’annonce de ce lauréat atypique du Prix quadriennal de la Ville de Genève, les acteurs des milieux culturel et associatif ont tous eu ce sourire ému, cette joie sans retenue qui racontent l’affection et l’admiration sincères dont Sandro Rossetti bénéficie. Un signe de pragmatisme et d’intégrité. Un Woodstock à FlorenceSa vie, son oeuvre donc. Très clairement, Sandro Rossetti ne reçoit pas ce prix pour son génie musical ou théâtral. Il le dit lui-même: S’il a suivi une formation universitaire d’architecte à Genève, il a appris la contrebasse et la comédie en autodidacte, joue bien, mais ne se considère pas comme un interprète de haut vol. Son génie à lui? «Passeur. J’ai toujours eu l’obsession de relier l’art et la politique, de créer des lieux et de réunir des artistes et des acteurs culturels de qualité pour qu’un art qui unit et grandit les hommes puisse éclore.» Son premier geste de passeur? Le 4 novembre 1966. Il a 22 ans et la ville de Florence se noie sous les inondations. «C’est mon Woodstock à moi. On a été 6000 jeunes à venir de toute l’Europe pour sauver 5 millions de livres, dont certains étaient des trésors enluminés. C’était formidable, cet élan de solidarité!» Oui, mais ce qui est plus formidable encore, c’est que quarante ans après, Sandro pourrait repartir demain pour un tel chantier. «C’est vrai. Je n’ai pas fondé de famille, pas acheté de voiture, ni d’appartement… je suis resté sans attache. Sans doute, pour conserver intacte cette liberté.» Sa famille, c’est son clan d’amis, artistes et militants comme lui. Les architectes Roger Loponte, Georges Descombes. Le musicien décédé François Jacquet, cofondateur de l’AMR. Le comédien François Berté, autre disparu qui lui était très cher. Et bien sûr Eric Jeanmonod et Rossella Riccaboni, cofondateurs du Théâtre du Loup. «J’en oublie sans doute…» On lui fait remarquer qu’il y a peu de femmes dans sa liste. «Ah oui et c’est injuste, car sans Michèle Pralong, Natacha Jacquerod et Aude Vermeil, le RAAC, Rassemblement des artistes et acteurs culturels, n’aurait simplement pas existé.» De Verdi à LanghoffMais la femme qui a marqué la vie de Sandro Rossetti, c’est sa mère, Mimi comme dans La Bohème de Puccini. Pianiste, fille de pianiste de cinéma muet, cette Italienne, originaire du Piémont arrivée à Genève à l’adolescence, jouait tout Verdi et lui a transmis le goût pour l’art académique. «Giotto, Michel-Ange. Ensemble, on allait écouter les airs d’opéra, les mercredis symphoniques du Victoria Hall», se souvient Sandro qui lui ressemble tellement que sa soeur tombe à la renverse quand il interprète – très bien! – des rôles de femmes au Théâtre du Loup. Né à la fin de la guerre, en 1944, Sandro appartient à ces générations d’immigrés qui font tout pour s’intégrer. «Le mot d’ordre à la maison était discrétion: on ne parlait pas fort et jamais de politique. Voilà pourquoi je n’ai pas d’accent italien en français.» On regarde Sandro Rossetti et on mesure à quel point il doit être fier de dédier ce prix à ses parents décédés. Heureux? «Je suis un pessimiste joyeux. Comme dirait Matthias Langhoff, l’optimiste, c’est quelqu’un qui manque d’informations. De la même manière, je n’aime pas l’art pour l’art. Ce sont les gens qui me font aller vers une oeuvre et une oeuvre doit, pour moi, déboucher sur l’humain. » Un échange de bons procédés dont Sandro Rossetti a largement fait profiter la Ville de Genève ces quarante dernières années. Sa famille: un père employé de banque après un apprentissage de mécanique, sa mère qui fut sa muse; un frère et une soeur Sa musique: le jazz Son moyen de transport: le vélomoteur, mythique Ses modèles: Peter Schumann du Bread and Puppet Theater, Benno Besson, Archie Shepp, Carla Bley, compositrice de grand orchestre et les architectes Aldo van Eyck et Giancarlo de Carlo Sa phrase: Le bonheur n’existe qu’en le partageant. |
Interview audioEntretien mené par Marie-Pierre Genecand
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