En abordant thématiquement l’œuvre de Rousseau, chacun peut, d'une façon simple et ludique, découvrir les grandes idées constitutives de la pensée de Rousseau et s’essayer à les approfondir en se référant directement aux textes originaux.

© Jean-Marc Humm
Rousseau est considéré, à tort sans doute, comme un musicien de peu d'importance. Sur le plan théorique, il est en effet à l'origine d'un nouveau système de notation musicale et il est l'auteur de la plupart des articles de musique de l'Encyclopédie, repris en partie dans son Dictionnaire de musique. Sur le plan de la composition, on lui doit le Devin du village qui connut un succès si étonnant que le Roi lui-même, nous dit Rousseau dans les Confessions, le fredonnait dans les couloirs du château de Versailles : « Toute la journée…, Sa Majesté ne cesse de chanter, avec la voix la plus fausse de son royaume: J'ai perdu mon serviteur; j'ai perdu tout mon bonheur.» Sur le plan de la vie musicale enfin, il a participé à la célèbre Querelle des Bouffons, où il soutenait les partisans de la musique italienne contre ceux de la musique française, et s'est également fait connaître pour ses activités de copiste de musique. Il a enfin eu une influence certaine sur la musique populaire chorale en Suisse romande.
Pour plus d’informations, ne manquez pas de visiter l’exposition Nota Bene : de la musique avec Rousseau (Bibliothèque de Genève, salle Ami Lullin, du 16 octobre 2012 au 2 mars 2013).

© Jean-Marc Humm
Rousseau regrette qu'on l'admire pour la force de son écriture, c'est-à-dire pour le caractère littéraire de son oeuvre, plutôt que pour les vérités qu’il assène à ses contemporains. Ce regret est particulièrement perceptible dans les Dialogues, dont l’avertissement demeure très clair : «Quant à ceux qui ne veulent qu’une lecture agréable et rapide…, ils feront bien de s’épargner l’ennui de cette lecture : ce n’est pas à eux que j’ai voulu parler». Il n'aime pas, en d’autres termes, qu'on fasse de lui un «être de littérature». Les Rêveries du promeneur solitaire nous rappellent du reste que le meilleur «cabinet de travail» de Rousseau, ce sont encore les bois, les forêts, les bosquets... D’aucuns ont cru reconnaître chez Rousseau l’esquisse d’une écriture «musicale» : c’était se tromper sur la nature même d’une prosodie empruntée aux meilleures traditions.
On consultera avec profit l’ouvrage d’André Wyss, Jean-Jacques Rousseau : l’accent de l’écriture, Neuchâtel, La Baconnière, 1988.

© Jean-Marc Humm
Le théâtre est pour Rousseau, comme il le dit dans sa célèbre Lettre à d'Alembert sur les spectacles, le fait des peuples corrompus. Il n'y a pas de morale, par exemple, à rire du personnage d'Alceste, dans le Misanthrope de Molière. Il s'est battu contre Voltaire qui souhaitait, dans la ligne de l’article «Genève» de l’Encyclopédie, qu’on construise un théâtre à Genève : le théâtre, symbole même de l'aristocratie genevoise, ne pouvait en aucune façon contenter les goûts simples des gens de son milieu, ouvriers et artisans. Il a toutefois lui-même fait plusieurs pièces de théâtre, ce dont se sont gaussés ses ennemis à Paris, en mettant en lumière cette étonnante contradiction : on lui doit notamment un très beau Narcisse, ou l’amant de lui-même, où se retrouve un certain esprit marivaldien, et une Découverte du nouveau monde qui entretient avec l’Alzire de Voltaire des rapports équivoques.
On lira le très intéressant article de Rahul Markovits, «L’incendie de la comédie de Genève (1768) : Rousseau, Voltaire et l’impérialisme culturel français», Revue historique, Paris, n°652, octobre 2009, p. 831-873.

© Jean-Marc Humm
La fête publique s’oppose pour Rousseau aux «spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur» : le théâtre est évidemment visé. C’est dans une note de la fin de la Lettre à d’Alembert sur les spectacles que Rousseau développe une scène de fête spontanée telle qu’il souhaiterait en voir à Genève : «Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n’offrir rien de fort intéressant à voir ; cependant l’accord de cinq à six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main et formant une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours… tout cela formait une sensation très vive qu’on ne pouvait supporter de sang-froid». La fête des vendanges est également un passage connu de tout lecteur de la Nouvelle Héloïse, et la neuvième des Rêveries du promeneur solitaire fait revivre au lecteur l’émotion d’une petite fête, évidemment spontanée, autour d’un marchand d’oublies.
On lira, dans Le Concert de Lausanne : Gustave Doret et Jean-Jacques Rousseau de François Jacob (Genève, Slatkine, 2006), le chapitre V intitulé «Fêter la vigne», p. 109-130.

© Jean-Marc Humm
«Ce que l’homme perd par le Contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède.» Du contrat social, livre premier, ch. VIII
Paru en 1762, Du Contrat social est, avec les deux Discours, l'œuvre politique majeure de Rousseau. Prévu au départ comme la simple partie d’un ensemble plus vaste intitulé Institutions politiques, il affirme le principe de la souveraineté du peuple et pose les bases de notre modernité. Le texte se présente comme un laboratoire d’idées et ne cesse de poser, ou d’entraîner, une série de questions fondamentales : comment l’intérêt particulier peut-il se fondre, ou se retrouver, dans l’intérêt général ? Comment faire pour que tout gouvernement, généralement enclin à priver tout citoyen de la souveraineté, joue vraiment le jeu du contrat ? D’aucuns ont voulu voir dans Du Contrat social le reflet des questions qui se posaient plus particulièrement à Genève au dix-huitième siècle, et ils n’ont pas tort : mais ce serait limiter la pensée de Rousseau que de la circonscrire ainsi géographiquement et historiquement. Du Contrat social doit au contraire être mis en relation avec les autres textes politiques de Rousseau, au premier rang desquels, outre les deux Discours, le Projet de constitution pour la Corse et les Considérations sur le gouvernement de Pologne. Faut-il en outre rappeler que les écrits politiques de Rousseau ont influencé les constitutionnels américains, lors de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis ?
Les lecteurs intéressés par le redécouverte de Du Contrat social peuvent aujourd’hui se référer à l’édition tout à fait éclairante de Bruno Bernardi, parue aux éditions Garnier-Flammarion.

© Jean-Marc Humm
«Comment connaître la source de l'inégalité parmi les hommes, si l'on ne commence par les connaître eux-mêmes ?» Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, préface
Objet du second Discours, présente dans toute l’œuvre, encore faut-il bien définir ce qu’est l’inégalité. En effet, écrit Rousseau, «il est aisé de voir qu’entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l’ouvrage de l’habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi, un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des corps.» Le même raisonnement prévaut pour ce que Rousseau nomme les «forces de l’esprit». D’ailleurs, «si l’on compare la diversité prodigieuse d’éducations et de genres de vie qui règne dans les différents ordres de l’état civil avec la simplicité et l’uniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d’homme à homme doit être moindre dans l’état de nature que dans celui de société, et combien l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce humaine par l’inégalité d’institution.»
L’inégalité est le thème retenu par les responsables du Musée d’ethnographie de Genève pour la grande exposition qu’ils organisent à Conches en 2012, dans le cadre des festivités du tricentenaire.

© Jean-Marc Humm
«Si j'ai fait quelque progrès dans la connaissance du coeur humain, c'est le plaisir que j'avais à voir et observer les enfants qui m'a valu cette connaissance.» Rêveries du promeneur solitaire, neuvième Promenade
Le monde de l’enfance, s’il a toujours beaucoup compté pour Jean-Jacques Rousseau, a également été à l’origine des plus virulentes polémiques qui ont agité la réception de son œuvre. Comment, disait-on, un homme ayant abandonné ses cinq enfants pouvait-il être l’auteur d’Emile, un traité d’éducation ? Or l’intérêt porté à l’enfant marque bien son œuvre, depuis les récits des Confessions, où il se met lui-même en scène (qui n’a ri, et ne rit encore, au récit de l’aqueduc ?) jusqu’aux dernières des Rêveries du promeneur solitaire, sans oublier, quelques mois avant la publication d’Emile, La Nouvelle Héloïse : Julie ne se jette t-elle pas à l’eau pour sauver son enfant ? Les derniers à être cités par Rousseau dans son œuvre sont, dans la neuvième Promenade, cinq ou six Savoyards sans le sou et rêvant devant «l’éventaire» de pommes d’une petite fille : «Cet éventaire était pour eux le jardin des Hespérides, et la petite fille était le dragon qui les gardait». Rousseau fait le «dénouement» de cette «comédie» en payant les pommes à la petite fille et les lui faisant distribuer aux petits garçons. «J'eus alors», dit-il, «un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cœur d'homme, celui de voir la joie unie avec l'innocence de l'âge se répandre tout autour de moi.»
Le lien de Rousseau au monde de l’enfance constituera précisément le thème de l’opéra pour marionnettes proposé en 2012 par Jean-Marie Curti et l’Opéra Studio de Genève, opéra intitulé Tic-Tac Rousseau.

© Jean-Marc Humm
«Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation? ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre.» Emile, livre second
Rousseau est assez sévère vis-à-vis des pratiques de son temps en matière d’éducation : il est vrai que les professeurs de collège et autres précepteurs, loin d’être intéressés par leurs élèves, ne sont en général que des âmes mercenaires. Il propose dans Emile, ou de l’éducation de se tourner résolument vers l’enfant, et de ne surtout plus chercher «l’homme dans l’enfant». Est développée dans cet esprit la notion d’éducation négative, qu’il ne faut surtout pas comprendre comme un simple laisser-faire, mais plutôt comme la seule manière de laisser s’épanouir ce qui, chez l’enfant, lui appartient en propre : «Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l’âge de douze ans sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement s’ouvriraient à la raison… Bientôt il deviendrait le plus sage des hommes et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d’éducation». Emile raconte en effet l’éducation d’un jeune homme par son précepteur durant vingt-cinq ans, c’est-à-dire sur une période assez longue pour aborder toutes les étapes de la vie, y compris les premières années de l’âge adulte. Ce roman aura tant à la fin du siècle qu’aux siècles suivants une influence considérable : Edouard Claparède choisit de fonder en 1912, l’année même du bicentenaire de la naissance de Rousseau, un Institut Jean-Jacques Rousseau (aujourd’hui faculté de psychologie de l’université de Genève) et Emile, ou de l’éducation est aujourd’hui devenu, dans le domaine pédagogique, une référence incontournable.

© Jean-Marc Humm
Lieu de corruption, la ville est un contresens à la nature humaine : «Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent.» Cet avis du premier livre d’Émile se trouvait déjà dans plusieurs écrits de Rousseau, à commencer par sa fameuse Lettre à Voltaire en réponse au Poème sur le désastre de Lisbonne, où il justifie par leur seule concentration en un espace restreint le nombre élevé de victimes du séisme de 1755 : «convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de-là tout aussi gais que s’il n’était rien arrivé.» Encore faut-il distinguer les petites villes, dans lesquelles il est encore possible d’élaborer un lien social plus conforme à la nature humaine, et la grande ville, dans laquelle plus rien, hélas, n’est possible : Paris est évidemment visée. La capitale s’oppose d’ailleurs, dans un amusant jeu rhétorique, à une autre grande ville, naturelle celle-là : la «Suisse entière» n’est en effet «qu'une grande ville dont les rues, larges et longues plus que celle de Saint-Antoine, sont semées de forêts, coupées de montagnes, et dont les maisons éparses et isolées ne communiquent entre elles que par des jardins anglais.»
Quelques textes de référence : Julie, ou La Nouvelle Héloïse, deuxième partie, lettres 14 à 23 ; Lettre de Jean-Jacques Rousseau à M. de Voltaire sur la Providence, Du Contrat social, livre I, chapitre VI ; Rêveries du promeneur solitaire, neuvième Promenade.

© Jean-Marc Humm
L’une des premières «promenades» connues de Rousseau est celle qu’il effectue en compagnie de M. et Mme Sabran, et qui est relatée dans le deuxième livre des Confessions : «Je ne me souviens pas d'avoir eu dans tout le cours de ma vie d'intervalle plus parfaitement exempt de soucis et de peine que celui des sept ou huit jours que nous mîmes à ce voyage ; car le pas de madame Sabran, sur lequel il fallait régler le nôtre, n'en fit qu'une longue promenade.» Il s’agit moins, dans la promenade, de parvenir au but que de cheminer, d’arriver que d’aller… On sait que Rousseau appelle plus tard «Promenades» les différents chapitres –et on sent ce que ce terme a d’impropre- de ses Rêveries. Deux termes qui sont d’ailleurs intimement liés, dès le début de la deuxième Promenade : «Ayant donc formé le projet de décrire l'état habituel de mon âme dans la plus étrange position où se puisse jamais trouver un mortel, je n ai vu nulle manière plus simple et plus sûre d'exécuter cette entreprise que de tenir un registre fidèle de mes promenades solitaires et des rêveries qui les remplissent quand je laisse ma tête entièrement libre, et mes idées suivre leur pente sans résistance et sans gêne.» L’absence de «résistance» et de «gêne» touche à la fois les promenades géographiques, où la topographie des lieux traversés se livre, sans préparation d’aucune sorte, au promeneur, et les voyages de l’esprit, créés par Rousseau et pour lui seul, dans son réduit de la rue La Plâtrière, entre 1776 et 1778.
Quelques textes de référence : Confessions, livre II ; Rêveries du promeneur solitaire.

© Jean-Marc Humm
S’il est une forêt habitée par le souvenir de Rousseau, c’est bien celle de Montmorency, où le philosophe, plusieurs années durant, trouve l’inspiration nécessaire à la rédaction de Du Contrat social, d’Émile et de La Nouvelle Héloïse. Sa méthode de travail est connue : «Je destinai, comme j'avais toujours fait, mes matinées à la copie, et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon : car n'ayant jamais pu écrire et penser à mon aise que sub dio, je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail.» La forêt s’oppose d’emblée à la ville, dont elle rejette l’organisation, la hiérarchie et les valeurs dénaturées. Elle est d’ailleurs le lieu où, par une évidente analogie, naissent les prémices du Premier Discours : «enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire ; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes…» La forêt, si l’on en croit le texte des Rêveries du promeneur solitaire, s’offre enfin à Jean-Jacques comme un rempart naturel contre tous les méchants : «Il me semble que sous les ombrages d'une forêt je suis oublié, libre et paisible comme si je n'avais plus d'ennemis ou que le feuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes comme il les éloigne de mon souvenir.»
Quelques textes de référence : Émile ou de l’éducation, livre III, Confessions, livre VIII, Rêveries du promeneur solitaire, septième Promenade.

© Jean-Marc Humm
Il semble que ce soit le docteur Jean-Antoine d'Ivernois (1703-1765) qui ait inspiré à Rousseau le goût de la botanique : Frédéric Eigeldinger nous rappelle aimablement qu' il est d’ailleurs l’auteur d’un Catalogue des plantes qui croissent naturellement dans la souveraineté de Neuchâtel et Valangin. Les persécutions subies à Môtiers et la volonté de se ménager un espace libre de tout souci, comme de tout soupçon, invitent le philosophe à s’adonner, de plus en plus, à cette nouvelle occupation : «Je continuai (…) à me promener tranquillement au milieu des huées ; et le goût de la botanique, que j'avais commencé de prendre auprès du docteur d’Ivernois, donnant un nouvel intérêt à mes promenades, me faisait parcourir le pays en herborisant…» Naîtront de ce goût prononcé pour la botanique plusieurs écrits et un attrait particulier pour les herbiers. La botanique entretient enfin avec la science, et notamment le savoir pharmaceutique, une différence fondamentale. Rousseau l’avait déjà dit dans les Confessions, il le répète dans les Rêveries : le malheur est qu’on «ne conçoit pas que l’organisation végétale puisse par elle-même mériter quelque attention ; des gens qui passent leur vie à arranger savamment des coquilles se moquent de la botanique comme d'une étude inutile quand on n'y joint pas, comme ils disent, celle des propriétés.» Longtemps considérée comme secondaire, l’œuvre du Rousseau «botaniste» fait aujourd’hui l’objet de recherches suivies.
Quelques textes de référence : Lettres élémentaires sur la botanique, Fragments pour un dictionnaire des termes d'usage en botanique, Rêveries du promeneur solitaire, septième Promenade.

© Jean-Marc Humm
Le miracle est pour Rousseau doublement pernicieux. D’abord, parce qu’il n’est pas nécessaire de croire aux miracles pour croire en Dieu
: il suffit d’user de sa raison ou de regarder autour de soi pour se rendre compte que Dieu existe. Ensuite parce que cette question des miracles peut même troubler la lecture de l’Evangile
: il suffirait en effet d’«ôter les miracles de l’Evangile» pour que «toute la terre» soit «aux pieds de Jésus-Christ». Cette négation
des miracles rapproche un peu Rousseau de… Voltaire, qui professe de son côté l’absurdité de tout manquement à la raison, notamment dans les affaires religieuses.
Toutefois, tandis que Voltaire use sans cesse de raillerie et d’ironie à l’égard des prêtres qui, par exemple, font trouver Dieu «dans un morceau de pain»,
Rousseau ne fait que rejeter ce qui lui semble déroger à l’esprit d’une religion épurée, débarrassée de ses oripeaux mythologiques.
Ce que de nombreux historiens de la religion retiennent d’abord de Rousseau, c’est qu’il s’est opposé aux miracles. Certains le prennent en bonne part : cette critique
des miracles, nous disent-ils, s’inscrit tout à fait dans le droit fil de l’évolution historique du protestantisme. D’autres sont plus sceptiques, et craignent que
Rousseau ait en fait ouvert une véritable boîte de Pandore : en chassant le surnaturel de sa conscience religieuse, n’a-t-il pas sapé les bases de toute croyance ? Le
débat, deux cent cinquante après, reste ouvert.
Quelques textes de référence : Émile, livre IV, «Profession de foi du vicaire savoyard» ;
Lettres écrites de la Montagne, lettre III ; Vision de Pierre de la Montagne, dit le Voyant.

© Jean-Marc Humm
Rousseau déclare, dès les premières pages des Confessions : «On
sent, je crois, qu'avoir de la religion, pour un enfant, et même pour un homme, c'est suivre celle où il est né. Quelquefois on en ôte : rarement on y ajoute : la foi
dogmatique est un fruit de l'éducation.» C’est là une des seules occurrences de l’utilisation du terme «foi» dans un contexte religieux. Assez nombreux
sont en revanche les usages de la «foi» dans son sens originel de confiance, avec tous ces dérivés que sont la bonne foi, la mauvaise
foi, ou les expressions faire foi, ajouter foi, etc.
L’une des œuvres principales de Rousseau s’intitule pourtant la Profession de foi du vicaire savoyard, et tous les lecteurs de La
Nouvelle Héloïse ont en mémoire les grands élans de foi de Julie, la maîtresse du domaine de Clarens, malheureuse à l’idée que son mari
reste aveugle aux bienfaits de la religion. C’est que la foi, telle que l’entendent certains prêtres, est d’abord abandon, voire oubli total de soi face à la divinité.
Or tel n’est pas du tout le discours de Rousseau, qui entend que la raison participe pleinement à la conscience religieuse. La cécité de
certains croyants lui est chose étrangère.
Quelques textes de référence : Émile, livre IV, « Profession de foi du vicaire savoyard » ; Julie ou La Nouvelle Héloïse, parties IV, V et VI.

© Jean-Marc Humm
Le terme de «confession» appliqué à Rousseau peut surprendre, si on
le laisse au singulier. On connaît en effet le texte des Confessions, toujours au pluriel – comme si l’on attendait de Jean-Jacques qu’il nous
livre toujours plus d’éléments inavouables de sa vie passée… Et d’ailleurs, même au pluriel, le terme étonne : les Confessions n’appartiennent
en effet à aucun genre littéraire déterminé. Si le titre se réfère à ce sacrement par lequel le pénitent, dans la religion catholique, demande
l’absolution de ses fautes, eu égard aux remords dont le texte même, dans le cas de Rousseau, est chargé de porter témoignage, il ne suit que de très loin
cet autre grand texte nommé, lui aussi, Confessions, écrit au début du cinquième siècle par saint Augustin…
Si Rousseau cherchait à être pardonné, d’une manière ou d’une autre, par le récit de ses fautes, c’est-à-dire à obtenir l’absolution après
la confession généralisée de l’ensemble de sa vie, force est de constater qu’il semble n’y avoir guère réussi.
Est-ce ce sentiment d’échec qui le poussera à s’isoler de plus en plus, restreignant le cercle de ses amis, s’enfermant dans une écriture de plus en plus
narcissique, comme hors du monde ? Les Confessions seraient alors vraiment très mal nommées : car, tandis que la confession a
pour but de se laver de tout péché pour ainsi revenir, purifié, dans la vie sociale, les Confessions de Jean-Jacques l’auraient plongé,
tout au contraire, dans un abîme d’interrogations encore plus douloureuses.
Quelques textes de référence : Confessions ; Lettre à Christophe de Beaumont ; Rousseau juge de Jean-Jacques, ou Dialogues ; Les Rêveries du promeneur solitaire.

© Jean-Marc Humm
La Nouvelle Héloïse est, de l’avis général, le plus grand roman d’amour
du dix-huitième siècle…
On s’est bien sûr étonné qu’un homme souvent considéré comme un «ours» et d’aspect si peu sociable ait pu écrire des pages
si enflammées : l’amour de Julie pour son précepteur, celui de Mylord Edouard Bomston pour Lauretta Pisana restent gravées dans toutes les mémoires. Rousseau avait
d’ailleurs prévenu, dès sa préface : celle qui, malgré le titre du roman, «en osera lire une seule page, est une fille perdue.»
D’autres formes de l’amour ont été abordées par Rousseau dans diverses parties de son œuvre : l’amour maternel bien sûr (c’est précisément
parce que Julie se jette à l’eau pour tenter de sauver son fils Marcellin qu’elle meurt d’une espèce de congestion), mais aussi l’illusion que procure l’amour
(avec une très belle pièce, Pygmalion, qui a été jouée dans le jardin de l’Ariana lors du bicentenaire de 1912), et même
l’amour-propre, l’amour de soi… D’amour divin il est en revanche peu question : mais la question, justement, n’est pas de savoir si Dieu nous aime, ou quelle pourrait
bien être la nature de cet «amour» censé nous relier à la divinité… Elle est ailleurs, dans le regard que se jettent Julie et Saint-Preux, à la
dérobée, non loin du bosquet de Clarens…
Quelques textes de référence : Julie, ou La Nouvelle Héloïse ; Emile, livre I ; Pygmalion ; Narcisse, ou l’amant de lui-même.