Découvrez, au fil du temps, les épisodes clés de la vie et de l'oeuvre de Rousseau.
Rousseau écrit une première lettre à Voltaire, en lui proposant les modifications qu’il a opérées dans La Princesse de Navarre, devenue Les Fêtes de Ramire.
On prépare en cette fin d’année 1745 le mariage du dauphin Louis-Ferdinand de France, fils de Louis XV, avec Marie-Josèphe de Saxe. Les futurs époux, qui ont pour l’heure seize et quatorze ans, n’imaginent certainement pas que leur union donnera lieu au tout premier échange de Voltaire et Rousseau.
Et pourtant ! C’est en effet le samedi 11 décembre que le jeune Rousseau, âgé de seulement trente-trois ans et célèbre pour avoir produit un petit intermède, les Muses Galantes, s’adresse à son aîné. Il s’agit d’apporter quelques modifications au texte de la Princesse de Navarre, divertissement jadis écrit par Voltaire, mis en musique par Rameau et qui doit, dans les tout prochains mois, agrémenter la soirée de noces. Réduction en un acte, modification du canevas : c’est sur la pointe des pieds, et sur un ton des plus respectueux, que le jeune musicien genevois prend la plume : «Il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards… pour avoir fait la musique d’un opéra je me trouve, je ne sais comment, métamorphosé en musicien.»
Si Rousseau se prête à ce jeu, c’est uniquement parce que le duc de Richelieu, intendant des Menus Plaisirs du Roi, a «insisté» : d’ailleurs, «c’est le seul parti qui convienne à l’état de [s]a fortune.» Le seul espoir du jeune musicien est de se voir un jour procurer «l’honneur d’être connu» de son illustre correspondant.
Voltaire répond le 15 décembre. La Princesse de Navarre n’est, confie t-il, qu’une «mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées qui devaient s’ajuster à des divertissements qui ne sont points faits pour elle.» Rousseau est donc libre d’en faire ce qu’il veut. Encore le célèbre dramaturge se dit-il fâché de le voir employer ses talents «à un ouvrage qui n’en est pas trop digne.»
On connaît la suite : Rousseau se substituera à Rameau pour l’écriture des articles de musique dans l’Encyclopédie, accentuant ainsi sa réputation de musicien, et ses rapports avec Voltaire seront, pour quelque temps encore, des meilleurs. C’est après, mais après seulement, qu’il lui faudra déchanter.
C'est dans le huitième livre des Confessions que se trouve relaté le célèbre épisode de la présentation du Devin du village à Fontainebleau, devant le Roi. Rousseau se trouve d'emblée agité de deux sentiments contraires : d'une part, sa «timidité naturelle» lui fait prévoir quelque catastrophe, et il lui apparaît d'autre part que ce moment est précisément celui de la revanche, de l'affirmation d'une victoire sur le destin. Le passage s'ouvre sur un long développement de «l'équipage» de Jean-Jacques, évidemment inadapté. La «perruque mal peignée» et la «grande barbe» du musicien genevois face à la Cour ne préfigurent que trop la catastrophe à venir : «Quand on eut allumé, me voyant dans cet équipage au milieu de gens tous excessivement parés, je commençai d'être mal à mon aise : je me demandai si j'étais à ma place, si j'y étais mis convenablement ? et après quelques minutes d'inquiétude, je me répondis, oui, avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l'impossibilité de m'en dédire que de la force de mes raisons. Je me dis, je suis à ma place, puisque je vais jouer ma pièce, que j'y suis invité, que je ne l'ai faite que pour cela, et qu'après tout personne n'a plus de droit que moi-même à jouir du fruit de mon travail et de mes talents.»
C'est à un examen de lui-même que Rousseau se livre ensuite : «Je suis mis à mon ordinaire ni mieux ni pis. Si je recommence à m'asservir dans l'opinion dans quelque chose, m'y voilà bientôt asservi derechef en tout. Pour être toujours moi-même je ne dois rougir en quelque lieu que ce soit d'être mis selon l'état que j'ai choisi ; mon extérieur est simple et négligé, mais non crasseux ni malpropre ; la barbe ne l'est point en elle-même puisque c'est la nature qui nous la donne et que selon les temps et les modes elle est quelquefois un ornement. On me trouvera ridicule, impertinent ; eh que m'importe ? Je dois savoir endurer le ridicule et le blâme, pourvu qu'ils ne soient pas mérités».
Cet épisode du Devin à Fontainebleau reproduit, de manière implicite, le décor qui fut celui de la Querelle des Bouffons, laquelle agite Paris à la même époque : opposition frontale, inscrite dans la disposition des lieux, de Rousseau et du couple royal ; description physique d'un musicien qu'il faut peut-être lire de biais, en ce qu'elle annonce, avant même le lever du rideau, ce que sera le nouvel opéra : une oeuvre directement issue de la «nature» et dont la naïveté serait précisément «l'ornement» ; déplacement du spectacle enfin, qui glisse de la scène à la salle, des amours de Colin aux malheurs de Rousseau, et que la musique aura charge de replacer, de resituer - on pourrait presque dire : de remettre à sa place. Tel est sans doute le sens de l'interrogation répétée de Rousseau quant à sa propre situation : se demander s'il est «à sa place» dans un contexte où tout est précisément déplacé, c'est indiquer que la musique, et principalement celle du Devin, en redonnant à l'ensemble des spectateurs ce goût «simple» qui est celui de la nature, peut seule permettre, dans l'espace très restreint de la représentation, une réelle harmonie.
On connaît la suite : Rousseau, pressenti pour une pension, se dérobe, et refuse d'être présenté au Roi. Celui-ci ne semble pas lui en avoir tenu rigueur, puisqu'il ne cesse de fredonner le rôle de Colin «avec la voix la plus fausse de tout son royaume» ; Mme de Pompadour se prend, de son côté, à interpréter le rôle de Colette…
Depuis la mi-juin 1754 Rousseau est revenu dans sa ville natale. Il s’y sent visiblement très à l’aise, comme il l’écrit à Mme Dupin en date du 20 juillet : «Je ne puis vous dire, Madame, combien Genève m’a paru embelli sans que rien y soit changé ; il faut que le changement soit dans ma manière de voir. Ce qu’il y a de sûr c’est que cette ville me paraît une des plus charmantes du monde, et ses habitants les hommes les plus sages et les plus heureux que je connaisse.» Rousseau se plaît effectivement beaucoup à Genève : on le voit dîner chez les uns et les autres, parcourir la ville en tous sens, et accueillir même certains des êtres qui lui sont chers, comme Mme de Warens, à la fin du mois d’août. Le 22 septembre, il commence, avec quelques amis choisis, une excursion autour du lac. C’est ainsi qu’il aborde successivement Hermance, Coudrée, Meillerie, Villeneuve, Vevey, Cully, Lausanne et Morges avant de revenir à Genève, cinq jours plus tard et deux semaines seulement avant ce jeudi 10 octobre 1754, date à laquelle Rousseau quitte Genève pour Paris.
Bien loin de lui, au moment de ce départ, l’idée de ne plus revenir ! Il ne s’agissait en effet, comme nous l’apprenons dans le huitième livre des Confessions, que d’aller passer l’hiver à Paris : «Après quatre mois de séjour à Genève, je retournai au mois d’octobre à Paris (…) Comme il entrait dans mes arrangements de ne revenir à Genève que le printemps prochain, je repris pendant l’hiver mes habitudes et mes occupations…» Mais trois événements surviennent entre-temps qui interdisent à Rousseau, du moins le pense-t-il, de réintégrer sa ville natale. Le premier est la dédicace de son Discours sur l’origine de l’inégalité, faite à la République de Genève, et qui «ne fit que m’attirer des ennemis dans le Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie » Le deuxième est la proposition que lui fait Mme d’Epinay de s’installer à l’Ermitage, «petite loge fort délabrée» située dans la forêt de Montmorency mais «lieu solitaire et très agréable» et que Rousseau, lors de sa seconde visite, trouve tout à fait transformé : «je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve fort bien distribuée et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. Madame d’Epinay avait fait faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en détachant quelques ouvriers et quelques matériaux de ceux du château.»
Mais la troisième raison est sans doute la plus forte, celle qui, de manière irréversible, crée une véritable distorsion entre Rousseau et sa ville natale : «Une chose qui m’aida beaucoup à me déterminer fut l’établissement de Voltaire auprès de Genève : je compris que cet homme y ferait révolution, que j’irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris ; qu’il me faudrait batailler sans cesse, et que je n’aurais d’autre choix dans ma conduite que celui d’être un pédant insupportable, ou un lâche et mauvais citoyen.» On connaît la suite : Rousseau tentera bien, au moment de la condamnation d’Emile et du Contrat social, en juin 1762, de revenir dans sa patrie, mais l’accès lui en sera interdit. La journée du jeudi 10 octobre 1754 est donc bien celle, à marquer d’une pierre noire dans la vie de Rousseau, d’un départ irréversible.
C’est de cette journée du 18 août 1756 qu’on peut dater, sans grand risque d’erreur, le début de la querelle entre Voltaire et Rousseau. Voltaire,
installé aux Délices, à Genève, depuis le 19 mars 1755, y avait appris avec horreur l’événement du tremblement de terre de Lisbonne, survenu
le 1er novembre de la même année. Il compose aussitôt un texte de quelque deux cent trente vers intitulé Poème sur le désastre de Lisbonne dans
lequel il s’interroge, dans une tonalité pathétique, sur la notion de Providence.
Rousseau, à qui Voltaire envoie son Poème, y reconnaît certes «la main du maître», mais ne peut cacher les «déplaisirs» que lui
procure sa lecture : le Poème de Voltaire en effet «aigrit mes peines, m’excite au murmure» et même «me réduit au désespoir».
Le problème essentiel réside dans la nature du mal. En effet, «excepté la mort qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait
précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage».
La catastrophe de Lisbonne illustre parfaitement, selon Rousseau, cette idée d’une propension des hommes à construire leur propre malheur : «convenez, par exemple,
que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés
plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement,
et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là tout aussi gais que s’il n’était rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer
autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri
dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?»
On se souvient par ailleurs que Voltaire avait, dans son Poème, décliné de manière très ironique la formule attribuée à Pope : «tout
est bien». Rousseau revient sur cette formule et la corrige : «l’addition d’un article rendrait… la proposition plus exacte, et au lieu de tout est
bien, il vaudrait peut-être mieux dire, le tout est bien, ou, tout est bien pour le tout.» La spéculation métaphysique s’en trouve
elle-même facilitée : «il est très évident qu’aucun homme ne saurait donner de preuves directes ni pour ni contre, car ces preuves dépendent
d’une connaissance parfaite de la constitution du monde et du but de son Auteur». Or «cette connaissance est incontestablement au dessus de l’intelligence humaine».
Au moment où Rousseau écrit sa lettre à Voltaire, celui-ci accueille le philosophe d’Alembert, venu aux Délices pour recueillir des informations susceptibles
de nourrir son article «Genève» de l’Encyclopédie. La suite est connue : Rousseau réplique à d’Alembert dans sa Lettre à d’Alembert
sur les spectacles et un dialogue soutenu s’engage, qui produira des échanges de correspondance toujours plus vifs et poussera le Citoyen de Genève à rompre
non seulement avec Voltaire, mais également avec ce qu’il nommera par la suite la «clique» des Encyclopédistes.
La Lettre sur la Providence est, à intervalles plus ou moins réguliers, appelée à nourrir nos débats contemporains. Le terrible tremblement
de terre qui vient de secouer Haïti et a provoqué le drame auquel sont aujourd’hui confrontés les habitants de Port-au-Prince ne pouvait, on s’en doute,
que réactualiser le questionnement philosophique jadis impulsé par Voltaire et Rousseau. Joëlle Kuntz, journaliste au Temps, rappelle à ce propos, dans
un billet daté du 20 janvier 2010 et intitulé «Emanations intellectuelles toxiques», que, «comme Rousseau à propos de Lisbonne, on peut déplorer
que la ville de Port-au-Prince ait été si mal construite, avec un nombre pareil de personnes entassées au même endroit.» Mais, ajoute t-elle, «la
tectonique des plaques échappe complètement à la volonté de l’homme, comme aussi aux intentions du créateur.» Et de rappeler les interprétations
du jésuite Malagrida qui avait, après le tremblement de terre de Lisbonne, «réfuté les causes naturelles de la catastrophe» et menacé de
l’enfer «tous ceux qui participeraient à la reconstruction» de la Ville blanche, ou celles, aujourd’hui, de Pat Robertson, pour lequel les Haïtiens
sont punis d’avoir «passé un pacte avec le diable». Rien moins.
Voltaire et Rousseau s’interrogeaient, en 1756, sur la nature du mal. Il semble aujourd’hui de plus en plus clair que le mal, s’il existe, loin de résider dans
la seule force aveugle du séisme, se développe après coup, dans certains discours. Bien des bûchers, hélas, fument encore.
La biographie de Jean-Jacques Rousseau semble être faite de brusques ruptures, chacune sanctionnée par une date précise. Le jeudi 15 décembre 1757 est l’une d’elles. Tandis qu’il vivait tranquillement avec Thérèse dans la demeure de l’Ermitage que Mme d’Epinay avait mise depuis l’année précédente à sa disposition, le voilà contraint à une sortie précipitée. Il écrit le 17 décembre à son ancienne bienfaitrice : «Rien n’est si simple, Madame, et si nécessaire que de sortir de votre maison quand vous n’approuvez pas que j’y reste. Sur votre refus de consentir que je passasse à l’Hermitage le reste de l’hiver, je l’ai donc quitté le quinze décembre. Ma destinée était d’y habiter malgré mes amis et malgré moi, et d’en déloger de même.» Ses «amis» ne sont autres que Diderot et surtout Grimm, que Rousseau soupçonne, à juste titre pour ce dernier, d’être à l’origine de sa brouille avec Mme d’Epinay.
Le philosophe s’installe le même mois au Mont-Louis avec Thérèse. C’est M. Mathas, procureur fiscal, qui lui a suggéré le Mont-Louis, petite demeure rurale en assez mauvais état, mais qui a l’avantage d’être disponible pour un loyer modeste. Jean-Jacques fait faire des travaux pour consolider le plancher de sa chambre et pour mettre une porte à son «donjon», petite gloriette au fond du jardin qu’il utilise comme lieu de travail. C’est dans ce donjon qu’il achève La Nouvelle Héloïse et rédige La lettre à d’Alembert sur les spectacles, Emile ou de l’éducation et Du Contrat social.
Il semble que l’installation de Rousseau au Mont-Louis (devenu aujourd’hui musée Jean-Jacques Rousseau) n’ait pas seulement dynamisé sa veine créatrice, mais lui ait également apporté un soulagement dont ses propres amis sont témoins, ou dont ils relaient le sentiment. C’est par exemple le cas d’Alexandre Deleyre qui écrit, début janvier : «Eh bien, cher citoyen, vous êtes donc tout à fait chez vous cette fois-ci. J’en suis charmé, parce que vous serez plus tranquille. J’irai vous voir avec beaucoup plus de plaisir, et je compte aller faire les rois à votre nouvelle solitude. Quelles sont vos pensées dans cet étroit séjour ? étroit, non, puisque c’est celui de la liberté.» Et Deleyre de conclure d’une formule très adaptée, on en conviendra, à la gloriette du philosophe : «Je remarque, mon cher, qu’elle [la liberté] se réfugie toujours en de petits coins, car plus on est au large, moins on est à son aise.»
C’est vers deux heures du matin que Rousseau se rend auprès de la maréchale de Luxembourg, le 9 juin 1762. Effrayée à l’idée qu’on puisse, à sept heures du matin, se saisir du philosophe, la maréchale l’a en effet prié de se rendre immédiatement auprès d’elle: «Elle me parut agitée. C’était la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise au milieu de la nuit, je n’étais pas moi-même exempt d’émotion: mais en la voyant je m’oubliai moi-même pour ne penser qu’à elle et au triste rôle qu’elle allait jouer si je me laissais prendre» (Confessions, livre XI).
Rousseau ne se laisse pas prendre, qu’on se rassure. Il quitte Montmorency pour la Suisse, où il espère trouver refuge: «Mon premier mouvement fut de me retirer à Genève; mais un instant de réflexion suffit pour me dissuader de faire cette sottise.» Le résident de France est en effet trop puissant dans la cité de Calvin. La suite est connue: condamnation par le Petit Conseil de Genève des écrits de Rousseau, lequel se sent doublement trahi et finit, quelques années plus tard, par abdiquer sa citoyenneté genevoise.
Rousseau se doutait-il qu’il allait être «décrété de prise de corps», c’est-à-dire menacé d’être conduit en prison ? Sans doute, comme en témoignent plusieurs des lettres qu’il écrit avant cette date fatidique du 9 juin. C’est ainsi, dans l’une d’elles, qu’il compare son sort à celui de l’infortuné Jean Calas: «Il y a dans tous les corps des intérêts auxquels la justice est toujours subordonnée, et il n’y a pas plus d’inconvénient à brûler un innocent au Parlement de Paris qu’à en rouer un autre au Parlement de Toulouse.» Mais rien, pas même la menace de prise de corps, ne peut le convaincre de se rétracter : «il n’y a ni blâme, ni danger, ni violence, ni puissance sur la terre qui me fasse jamais retrancher une syllabe [de ma Profession de foi]». S’agit-il là, comme le prétendront plus tard les détracteurs de Rousseau, d’une simple manière de se faire valoir ? Peut-on voir dans cet épisode un avant-goût des persécutions dont Rousseau ne cessera, à la fin de sa vie, de se dire entouré ? Y a-t-il là quelque lien avec le fameux «complot» dont les Confessions tenteront, après coup, de renouer les fils ? Une chose, en tout cas, est sûre: avec cette date du 9 juin 1762 commence pour le philosophe l’ère de l’inquiétude et de la recherche concomitante d’un repliement sur soi, seul moyen, finalement, de trouver le bonheur.
«La lapidation de Môtiers»
Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1765, Rousseau est victime de la fameuse «lapidation de Môtiers» qu’il narre avec force détails, dans le douzième livre des Confessions : «A minuit j’entends un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le derrière de la maison. Une grêle de cailloux lancés contre la fenêtre et la porte qui donnaient sur cette galerie y tombèrent avec tant de fracas, que mon chien qui couchait dans la galerie et qui avait commencé par aboyer se tut de frayeur et se sauva dans un coin…» Rousseau «saute» alors dans la cuisine et se réfugie «contre un mur», avec Thérèse : un voisin, alerté, «saute» à son tour de son lit «et vient à l’instant avec la garde qui à cause de la foire faisait la ronde cette nuit-là…» Le mot dudit voisin, entré pour prêter main forte à Rousseau, résume à lui seul la situation : «Mon Dieu ! C’est une carrière !»
Cet épisode est intéressant pour trois raisons. D’abord, il vient signifier la fin prochaine d’une «tranche de vie» au cours de laquelle Rousseau était encore très impliqué, fût-ce à distance, dans les affaires politiques de sa patrie ; il inaugure ensuite un processus d’isolement de plus en plus manifeste et qui aboutira d’un côté à un délire de la persécution dont on sait combien les adversaires de Rousseau l’exploiteront par la suite, et d’un autre côté à une forme d’introspection littéraire qui mènera à l’écriture des Confessions, des Dialogues et des Rêveries du promeneur solitaire ; il donne enfin lieu, dans les Confessions, à un récit particulier, où l’horreur de la situation vécue le cède à une forme surprenante de théâtralité.
C’est quelques jours après cet épisode de la lapidation de Môtiers que Rousseau s’installe à l’île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, lieu de bonheur par excellence, et dont le souvenir contrastera, dans l’œuvre autobiographique, avec celui de cette nuit du 7 septembre…
Le mercredi 24 juin 1770, Jean-Jacques Rousseau est installé à Paris, à l’Hôtel du Saint-Esprit, rue Platrière : «J’ai repris ici mon ancien logement et mes anciennes connaissances ; j’ai eu du plaisir à les retrouver et elles ont aussi marqué de la satisfaction à me revoir.» Certes, il eût préféré rester à la campagne, mais, nous dit-il, «à tout prendre, l’habitation de Paris peut avoir pour moi ses agréments ainsi que ses avantages, et puisque ma situation présente m’en fait une nécessité, je m’y soumettrai sans beaucoup de peine.» Par situation présente, Rousseau entend ses difficultés financières, qui le poussent notamment à reprendre son ancien métier de copiste de musique.
Rousseau déménage en cette même année 1770 dans un autre logement, toujours rue Platrière. On le voit alors lire ses Confessions chez le marquis de Pezay, se promener au Luxembourg ou au Jardin des Plantes, voire jouer aux échecs au fameux café de la Régence, comme le rapporte Meister : «Son arrivée a fait événement. Il a été deux ou trois jours de suite au café de la Régence pour y jouer aux échecs. Dès que la nouvelle en a été répandue dans Paris, ce café est devenu un spectacle. Les curieux s’attroupaient là, comme à la porte de la Comédie.» Bien des gens souhaitent également lui rendre visite, dans son petit appartement, et Thérèse Levasseur s’emploie comme elle peut à congédier tous les importuns.
Cette dernière période parisienne de Jean-Jacques est celle de l’écriture des Dialogues puis des Rêveries du promeneur solitaire, mais c’est aussi celle des herborisations et de la passion de Rousseau pour la botanique. L’écrivain herborise avec Bernard de Jussieu, constitue un herbier, partage ses connaissances avec plusieurs de ses amis, au premier rang desquels Bernardin de Saint-Pierre, futur auteur des Études de la nature et de Paul et Virginie. C’est dire que les huit dernières années de la vie de Rousseau ne sont pas seulement, loin s’en faut, des années de malheur.
La rue Platrière a depuis été rebaptisée rue Jean-Jacques Rousseau. L’appartement du philosophe se trouvait à l’actuel numéro 60.
Rousseau, qui fait en 1770 plusieurs lectures publiques de ses Confessions, se convainc de plus en plus qu'il est victime d'un complot ourdi par ses ennemis: d'ailleurs, la police interdit bientôt ces fameuses séances de lecture. Le philosophe entame alors, pour se justifier, la rédaction des Dialogues, deuxième de ses œuvres dites «autobiographiques», et décide d'en remettre le manuscrit «à la Providence».
C'est ainsi qu'il se présente, le samedi 24 février 1776, vers deux heures de l'après-midi, à Notre-Dame de Paris: il veut en effet mettre le manuscrit des Dialogues sur l'autel. Je voulus entrer par une des portes latérales par laquelle je comptais pénétrer dans le Chœur. Surpris de la trouver fermée, j'allai passer plus bas par l'autre porte latérale qui donne dans la nef. Malheureusement, Rousseau se trouve alors devant une grille qu'il n'avait jamais vue auparavant: Au moment où j'aperçus cette grille je fus saisi d'un vertige comme d'un homme qui tombe en apoplexie, et ce vertige fut suivi d'un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne m'en souviens pas d'en avoir éprouvé jamais un pareil.
Dieu même s'opposerait-il à son dessein? Rousseau se pose la question un court instant, avant de quitter la cathédrale: je courus tout le reste du jour, errant de toutes parts sans savoir ni où j'étais ni où j'allais, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, la lassitude et la nuit me forcèrent de rentrer chez moi rendu de fatigue et presque hébété de douleur. Rousseau confiera finalement le manuscrit des Dialogues à son ami Condillac.
C’est le 24 octobre 1776 que Rousseau est renversé par un gros chien danois à la barrière de Ménilmontant, et qu’il perd connaissance. Il nous raconte le fait dans la deuxième de ses Rêveries du promeneur solitaire: «J’étais sur les six heures à la descente de Ménilmontant… quand des personnes qui marchaient devant moi s’étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’élançant à toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas même le temps de retenir sa course ou de se détourner quand il m’aperçut.»
L’accident est pour Rousseau l’occasion de faire deux constatations. Le moment où il revient à lui est d’abord l’occasion d’un pur enchantement, d’une réelle béatitude: «J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux… Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais.» Nous voilà bien proches des sensations vécues par Montaigne quand il raconte, dans les Essais, comment il était revenu à lui, après une chute de cheval.
Mais cet incident permet surtout à Rousseau de voir confirmés les soupçons qu’il nourrissait, depuis longtemps déjà, à l’égard de ses contemporains: on n’hésite pas ainsi à diffuser la nouvelle de sa mort. Le Courrier d’Avignon écrit qu’il «y a tout lieu de croire que le public ne sera pas privé de sa vie et qu’on y trouvera jusqu’au nom du chien qui l’a tué», et Voltaire ajoute que «Jean-Jacques a très bien fait de mourir». Autant de traits qui achèvent de convaincre Rousseau qu’il est entouré de «noires ténèbres» dues à la «méchanceté des hommes», tous occupés à ourdir le «complot» dont il est victime…
Trois affaires autour de la mort de Rousseau
D'abord, sa mort a fait l'objet d'un déchaînement de fantasmes. On ne pouvait se résoudre à ce qu'un homme aussi exceptionnel que Rousseau meure comme tout le monde... On s'est donc imaginé qu'il s'était suicidé d'une balle dans la tête, qu'il avait été assassiné, etc. Il y a vraiment eu une "mythification" de la mort de Rousseau. à la Révolution : de quel côté était-il ? Du côté des Robespierristes, qui avaient voté le transfert des cendres, ou de celui des thermidoriens, qui avaient organisé la cérémonie ? Vaste affaire, à laquelle les historiens n'ont pas encore trouvé de réponse.
Et cette "mythification" est rapidement devenue "mystification" : elle servait en effet de nombreux intérêts éditoriaux...
Ensuite, il convient de mentionner que c'est au lendemain même de la mort de Rousseau que le marquis de Girardin, chez qui Rousseau s'était retiré à Ermenonville, a convoqué le sculpteur Houdon, afin de faire le masque mortuaire. N'y a-t-il pas quelque paradoxe à penser que c'est à partir de ce masque (aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de Genève) que Rousseau a quasiment "ressuscité", grâce à l'art de la statuaire ?
Enfin, Rousseau a été panthéonisé en 1794. Il ne serait pas inutile de rappeler que cette panthéonisation n'est pas allée sans problèmes : d'abord, il a fallu lutter contre les gens d'Ermenonville, qui considéraient comme un véritable sacrilège le fait d'enlever le corps de Rousseau de l'endroit où le marquis de Girardin l'avait pieusement enterré... Et panthéoniser Rousseau, c'était aussi poser le problème de son appartenance.