Au musée, un moment... pour un apport bref, efficace, partagé et joyeux
Jeanne PONT, Musées d'art et d'histoire de la Ville de Genève
Résumé
Quels moyens didactiques plus particulièrement opérants un musée peut-il privilégier, s'il souhaite inscrire son action dans l'entrelacs des situations d'apprentissage ? Pour aborder cette question, nous prendrons l'exemple d'une petite plume blanche ordinaire - objet aussi concret qu'emblématique, spécimen issu de n'importe quel conservatoire de collections patrimoniales. La force et le temps du regard ainsi que la mobilisation des re-présentations individuelles seront au coeur de la discussion. A vous de voir !
Summary
Is there any didactic means, specific to the museum, to find its place in the network of learning situations ? To discuss the question we'll take as an example of a museum object a tiny common white feather. This could be considered as en emblematic but also mondane object - a specimen of any kind of inherited lore. The strength and time of insight as well as the ability to acknowledge individual interpretations will be central to the discussion. It's up to you to have a go !
a. giordan, j.-l. martinand et d. raichvarg, Actes JIES XXI, 1999
Introduction
Définir la technologie, du grec tekhnê (art) et logos (discours) comme la science ou la connaissance des arts et métiers en général ou, dans une terminologie plus actuelle, comme l'étude des techniques, des outils, des machines, des matériaux, c'est parler d'une réalité polysémique marquée du sceau des arts, des sciences et des techniques.
L'histoire des diverses notions exprimées par ce terme est passionnante, nous nous contenterons de souligner que son sens a évolué d'une finalité vers un ensemble de moyens - moyens à la disposition du citoyen pour exprimer mais aussi pour approcher et comprendre le monde qui l'entoure.
Chamonix '99, « Technologie, technologies », telle était la proposition. Le pas peut paraître hasardeux, mais s'il s'agit de parler d'un ensemble de moyens, nous souhaitons étendre ici la problématique technologique à la simple rencontre au musée, face à l'objet « patrimonialisé » - rencontre visuelle, communautaire et mobilisatrice, si le médiateur en est.
Entrelacs de re-présentations au coeur d'un conservatoire d'objets
Le Musée dont je parle est l'héritier du musée encyclopédique du XIXe siècle. C'est un espace culturel en mouvement, qui rassemble des collections hétérogènes d'objets patrimoniaux, une somme de compétences professionnelles spécifiques et des passants. Il se situe à la croisée d'une infinie diversité de sensibilités et de préoccupations humaines qui peuvent cohabiter, se conjuguer ou s'opposer, interagir, se développer ou se transformer au fil de rencontres, tant annoncées qu'accidentelles. Enfin, c'est un lieu du fragment, du momentané, du subjectif et de la mobilité ; plus qu'un milieu du fini et de l'exhaustivité, ce musée est en perpétuelle mutation.
C'est dans ce musée-là, qu'il appartient au médiateur de favoriser les jeux des échanges, assemblages et transformations porteurs de sens pour un cercle élargi de citoyens. Objectif premier : faire évoluer les re-présentations. Pour nourrir son action, les ressources principale dont le médiateur dispose sont sa conscience et son entendement de l'homme ; à cela vient s'ajouter obligatoirement la connaissance approfondie des contenus et potentialités culturels de la collection d'objets du musée. L'interlocuteur du médiateur est un homme en perpétuel devenir. Les objets dont il dispose se situent au croisement de plusieurs processus tant matériels que sociaux ou cognitifs : la production de cet objet (conception et réalisation), sa vie (acquéreur(s), utilisateurs(s) et environnement), sa « patrimonialisation » (agents du patrimoine et cadre de conservation) et son interprétation, ses re-présentations (l'observateur averti ou profane).
Le terrain est fertile pour peu que le médiateur soit attentif, ingénieux et persévérant, qu'il sache susciter la curiosité, qu'il rende le spectateur «regardeur» (Marcel Duchamp), qu'il lui «restitue l'usage de sa sensibilité» (Louis Jouvet), qu'il lui permette de «faire un tableau, à chaque fois différent, à partir de ses expériences personnelles, de ses souvenirs et de ses désirs» (Christian Boltanski). La rencontre peut alors commencer. Au musée, mille et une approches sont possibles, mais gare aux informations disparates, à l'émiettement ou à l'accumulation d'informations ; l'indigestion et le repli menacent, inséparables compagnons de la démotivation !
L'objet de Musée pour apprendre ?
Un musée, des objets rassemblés, classés chronologiquement ou thématiquement, des objets alignés, à quoi ça sert, alors ? À apprendre ? À apprendre quoi au juste ? Ce qu'ils sont sous vitrine au musée ? Ce qu'ils furent dans leur contexte de vie passée ? Et si on se penchait sur les circonstances de leur création ? À moins que seules, leur forme, matière et couleur, ne retiennent notre attention ? Et si c'était de leur auteur, concepteur ou propriétaire dont il fallait parler ? À moins qu'il importe de s'intéresser à la société qui les a produits, à leur valeur économique... ?
Le vertige vous prend. Et si on n'en parlait plus, si on donnait cet objet au musée d'à côté ! Après tout cette plume-là n'est-elle pas naturelle ? Non, ethnographique ? Non, littéraire ? Scientifique ? Et pourquoi pas historique, technique, technologique, théologique, artistique... ? Êtes-vous perplexe ? Pas encore terrassé, j'espère ! Commençons donc par regarder. Regarder quoi au juste ? La plume ou le « regardeur » ?
La rencontre objet fixe / regard appuyé
Regarder est une opération multiple qui mobilise autant de compétences physiologiques qu'émotives ou culturelles. C'est une action qui, s'inscrivant dans la durée, peut nourrir substantiellement l'entendement. Percevoir un objet, c'est recevoir des informations qui s'organisent progressivement en suivant plusieurs chemins : l'un perceptif et, l'autre, affectif, les deux pouvant déclencher des réponses verbales, gestuelles ou sensibles, autant d'autres re-présentations signifiantes. C'est aussi une découverte séquentielle qui se déroule dans le temps.
Suivant l'entrée sensorielle retenue, l'effet perceptif prime plus ou moins sur l'effet affectif. S'il est vrai que le son déclenche souvent une réponse affective immédiate (agréable, insupportable...) qui induit une réaction (crispation, danse...), à l'inverse, dans le monde visuel, l'identification (qu'est-ce que ça représente ?) passe majoritairement avant tout autre effet ; l'effet affectif se manifeste même parfois tardivement, voire pas du tout. Toutefois les différents aspects du message sont liés de manière indéfectible ; ils peuvent émerger si le temps d'observation est suffisant et si l'environnement didactique le favorise. Notons encore que, si le « regardeur » accepte de prendre son temps, il peut avoir à l'oeil quasi simultanément l'ensemble des informations, et rebondir très rapidement d'un contenu à l'autre pour étoffer sa compréhension de l'objet - une autre particularité du regard.
Communiquer pour modifier ses re-présentations
Ce n'est pas parce qu'on perçoit les caractéristiques d'un objet que ces dernières sont signifiantes en soi et qu'elles peuvent devenir des indices opérants. Comment naissent donc les interactions efficaces au point de pouvoir modifier les re-présentations ? L'identification d'une information renvoie à sa propre expérience du monde, à l'histoire et à la mémoire de sa propre connaissance. Sans cette mobilisation de la connaissance préalable, les opérations de déductions à partir d'un indice (S'il est vrai que plume = oiseau, il est aussi vrai que plume = parure ou supplice, écriture ou sommeil, légèreté, ange...) s'enclenchent difficilement. Le sens naît par ailleurs des codes propres à la société dans laquelle nous vivons (plume = allergie) qui viennent s'ajouter à nos propres préoccupations (plume = étouffement) ou encore à un jeu d'association en chaînes (plume = ange, pensée médiévale, origine de l'homme... ) ou encore à des associations symboliques (plume = désir d'évasion). Donner du sens à une chose, c'est faire toutes sortes d'opérations déductives ou associatives dont le nombre et la diversité produit un pêle-mêle de résultats. C'est donc prendre le risque d'être en face d'un répertoire d'éléments hétéroclites qui ne s'accordent pas toujours bien les uns avec les autres. Sans oublier que les éléments accumulés appartiennent bien souvent à la culture symbolique, et donc il est difficile d'en faire n'importe quoi. Chaque fois que j'essaierai de donner du sens à une chose, il y aurait surdose d'information ! Serai-je dans l'impasse ?
L'observateur, dans un premier temps, va travailler isolément des chaînes d'association en partant d'indices signifiants dans son propre système référentiel. Communiquer sa chaîne d'association, c'est transmettre à la fois des données hétérogènes et une organisation de données. Aux interlocuteurs (médiateur ou « regardeur ») de rebondir soit sur l'un ou sur l'autre. Les éléments constitutifs de l'énoncé seront remis en jeu pour venir interférer dans la pensée de l'autre ou simplement pour les intégrer à d'autres chaînes associatives, enrichissant d'autant le terrain de la compréhension. Essayer par exemple de regrouper les données accumulées, de les assembler dans une perspective commune, et ceci à plusieurs reprises en variant les critères, est un jeu stimulant. S'additionnant les unes aux autres, les données peuvent, à un moment donné, venir corroborer un indice estimé prioritaire, par moi ou par le groupe. Les informations s'amalgament puis se conjuguent, une organisation se crée donnant une direction à la pensée. Au médiateur de savoir obtenir l'écoute réciproque et la persévérance. Qu'il joue son rôle catalyseur ou de relance, et des points d'ancrage vont pouvoir se préciser pour que chacun les emporte et les étaye au delà du musée !
Une plume « muséifiée » : un repère et un fil conducteur
Pour illustrer le processus de la genèse d'un point d'accroche initial ou d'une salutaire modification, ici, à Chamonix, nous avons choisi d'articuler plusieurs rencontres autour d'un objet ordinaire, la plume. Une plume, une petite plume blanche, sous cloche, objet emblématique et concret, extrait d'un de ces conservatoires d'objets, qu'on appelait jadis un Cabinet de curiosités avant de l'intituler Musée.
Cette plume pourrait aussi bien appartenir à un musée des sciences, que des techniques, un écomusée, un musée de l'homme, un musée historique voire archéologique, un musée d'art, d'arts populaires, d'arts appliqués, d'arts de la scène... Bref, il s'agit d'un objet patrimonial décontextualisé, qui porte en lui l'empreinte de diverses manières d'envisager ou d'exprimer le monde. Sa force est d'être là, objet culturel arrêté dans le temps, offert aux regards des curieux et aux vertiges de l'interprétation.
La plasticité d'une séquence pédagogique en duo
Partant de la richesse du contenu culturel d'une plume ordinaire, nous avons misé sur la créativité et la surprise. Une séquence pédagogique polymorphe et modulable - respectant d'assez loin les règles du jeu imposées - fut proposée. Placée sous le signe du chiffre 2, elle favorisa le mélange des genres, la diversification des approches, le jeu des entrées et sorties multiples, la dynamique des contraires ou des correspondances, le temps du regard, de l'engagement personnel (affectif, physique et intellectuel) et du dialogue. Ayant bien sûr en tête, que si cette action ne traçait pas un sillon profond, elle serait perdue, donc inutile, chaque moment fut mené avec souplesse mais insistance et détermination. Cherchant à conjuguer les vertus de l'émotion, de l'omniprésence, de l'humour et de la didactique, un ensemble de moyens fut mis en oeuvre pour tenter de faire bouger la réflexion des uns et des autres sur la question de quels moyens pour quelle fin.
Voici l'épine dorsale de la séquence pédagogique fort plastique et proposée en duo :
2 conceptrices intervenantes : Jeanne Pont, historienne de l'art et médiatrice culturelle et Anne Fauche, physicienne et médiatrice culturelle
2 lieux: le théâtre : salle de spectacle et salle de conférence; le hall d'entrée : point contact et point « sanctuaire » (Jean Franco)
2 formes de médiation: directe : théâtre; présence indirecte : imprimé et image
2 séquences horaire: 12 minutes : programmé et enlevé; 24 heures : libre et modulable
2 axes graphiques: contraste : ombre et lumièrer; rectangle : vitrine et cadre
2 disciplines: science : physique et ornithologie ; art : arts visuels, arts de la scène et littérature
2 registres cognitifs: émotion : affectif et inattendu; raisonnement : énigme scientifique et artifice technique
2 attitudes induites: observation : écoute et regard; action : jeu et manipulation - lecture et écriture
Conclusion
Vous l'aurez compris : plus qu'apprendre l'objet plume, il s'agissait de vous faire participer à nos réflexions en cours sur l'apport spécifique du musée dans l'entrelacs des moyens d'apprentissage.
Que la plume nous pardonne si d'aventure elle se sentait incomprise ! Mais les gens de musée sont des chineurs impénitents, d'incorrigibles collectionneurs capables de se passionner pour toutes sortes de séries, y compris les images mentales ou les moyens d'expression des visiteurs ! Et puis il y a déjà tant d'écrits, d'enregistrements, de films ou d'images sur la plume qui dorment dans les archives de la production humaine, que nous avons choisi de privilégier le temps du regard, de la rencontre, du point de départ de l'entendement, celui du ressourcement ou du partage des connaissances, le temps de la séduction des chemins de traverse, passant par le musée pour re-commencer à apprendre !









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