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ROUSSEAU APPELAIT DÉJÀ AU REGARD ÉLOIGNÉ

Le 14 juin sera inaugurée au MEG Conches l'exposition «C'est de l'homme que j'ai à parler. Rousseau et l'inégalité». Il s'agit de la dernière exposition que le Musée présentera dans ce lieu bien particulier. Y auront été présentées 49 expositions depuis 1976.

Boris Wastiau, Directeur du MEG

Boris Wastiau, Directeur du MEG

Photo : Jean Revillard/REZO

Toutes les équipes du MEG se concentreront dès lors sur les expositions de réouverture au boulevard Carl-Vogt.

L'exposition « C'est de l'homme que j'ai à parler » nous rappelle plus que jamais que les musées sont des hétérotopies, au sens de Foucault, des lieux qui relèvent d'une autre temporalité que celle de la vie courante. Ce sont des espaces qui abritent imaginaires et utopies. On y construit des collections pour les soustraire par la conservation aux effets du temps, on y construit des rapports idéaux entre des idées et des choses produites à des moments historiques éloignés. Les expositions, images enchantées du monde, lieux de création, sont des limbes accessibles à tout un chacun, qui permettent de prendre une distance critique par rapport à son vécu dans sa propre société, d'accéder à une nouvelle ouverture sur le monde.

La lecture de Rousseau, dont tous les questionnements retenus dans cette exposition sont éminemment actuels, nous rappelle la nécessité de rompre avec l'illusion de vivre des situations sans précédent.

Comme l'ont fait les anthropologues du XXe siècle, Rousseau appelait déjà au regard éloigné, au détour dans l'étude des modes d'organisation sociale et invitait à ne pas se contenter de nos préjugés.

«Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi, mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin», écrivait-il.

C'est bien là le projet de l'anthropologie et celui du Musée d'ethnographie. Rousseau aurait même souhaité que les grands penseurs de son temps fassent un véritable travail de terrain anthropologique, qu'ils voyagent comme voyageaient les naturalistes, et reviennent en Hercules pour l'éclairer sur les réalités de ce monde dont les frontières n'avaient de cesse de s'écarter de l'Europe : « ...nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur plume, et nous apprendrions ainsi à connaître le nôtre » (Discours sur l'inégalité, 1755). Il se plaint même de la disproportion entre les efforts et les moyens consentis pour la recherche naturaliste et le peu de cas que l'on faisait de l'étude scientifique de l'homme en société, situation d'ailleurs encore déséquilibrée aujourd'hui. Rousseau est actuel aussi par son rejet de l'argument d'autorité, par la mise en doute systématique des notions de civilisation et d'universalisme, ainsi que des hiérarchies.

Dans cette exposition, nous présentons une grande diversité d'objets et de documents aux provenances surprenantes, dont certains ont pu être connus de Rousseau. Bénéficiant des acquis d'une recherche de fond sur les archives historiques des collections du MEG, des trouvailles remarquables au niveau de la documentation nous permettent de rendre compte de la profondeur historique de nos collections, comme pour les objets surinamais offerts par le genevois Ami Butini à la Bibliothèque publique en 1759, ou un masque iroquois – parmi les plus anciens connus au monde – donné au Musée académique par Jules Pictet en 1825. Est également présentée une superbe création de la costumière Mireille Dessingy, réalisée autour de la question des « lois somptuaires » dont le citoyen Rousseau avait longuement débattu. Elle seule vous vaudra de longs moments de plaisir et de réflexion !

Boris Wastiau,
Directeur

© 2013 Musée d'ethnographie, Genève