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Sartoris, Alberto (Turin/Italie, 1901 - Pompaples/Suisse, 1998)


Eglise de Sarreyer II, 1988
Estampe
Sérigraphie deux couleurs sur papier
Dimensions: 64 x 54.8 cm
Acquis en 1991

[n° inv 1991-052]

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC)



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Crédits photographiques : Georg Rehsteiner, Vufflens-le-Château
 

Né à Turin en 1901, d'un père sculpteur et d'une mère chanteuse, Alberto Sartoris fut élevé à Genève, où il termina ses études à l'École des Beaux-Arts en 1919. Il entra en contact avec le travail des avant-gardes européennes grâce à l'Exposition internationale d'art moderne de Genève de 1920. Ses années formatrices se déroulèrent toutefois à Turin, où il s'installa en 1922 pour travailler dans l'atelier de l'architecte Annibale Rigotti. Malgré les influences du style Liberty de son maître (la variante italienne de l'Art nouveau), Sartoris côtoya dès 1926 les milieux futuristes turinois qui lui firent découvrir le mouvement rationaliste italien, un mouvement « qui poursuit inlassablement la recherche fonctionnelle de l'architecture, c'est-à-dire d'une architecture tout court, d'une architecture sans adjectif, d'une architecture substantiellement correcte » (Sartoris, 1986, p. 26), ou en d'autres termes, une « architecture de la raison » que l'on fait remonter jusqu'à Vitruve. C'est d'ailleurs dans ces années qu'il commença à dessiner des projets en axonométrie. En 1928, il devint membre du mouvement rationaliste italien ainsi que celui de l'architecture fonctionnelle, et fut le plus jeune des vingt-huit architectes fondateurs des Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (CIAM) créés à La Sarraz la même année. Il publia dès 1932 "Les éléments de l'architecture fonctionnelle" (revu en 1935 et 1941), présentant plus de mille bâtiments d'architecture rationnelle de cinquante pays. En déménageant à Genève à la fin des années 1920, puis dans le canton de Vaud, il contribua largement à la diffusion des idées rationalistes en Suisse romande. Là, il travailla à de nombreux projets de villas fastueuses ou minimales, de logements collectifs et d'églises. Si, tout compte fait, peu de ses projets furent réalisés (seule une cinquantaine, la plupart à la fin de sa vie), peut-être à cause de son architecture trop avant-gardiste (notamment dans l'architecture ecclésiastique) ou de sa nationalité trop associée au fascisme, l'architecte, au reste critique et historien de l'art, collabora à de nombreuses revues italiennes et internationales. Il aura aussi beaucoup écrit – notamment l' "Encyclopédie de l'architecture nouvelle" (1948-1957) en 3 tomes –, longtemps enseigné dans plusieurs universités romandes et laissé derrière lui une immense bibliothèque, faisant office d'archive du mouvement moderne, ainsi qu'une manne de dessins et d'axonométries, aujourd'hui déposées à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne.

Alberto Sartoris exposa ses premiers dessins d'architecture moderne (souvent des aquarelles ou des gouaches sur papier ou carton) dès 1926 en Italie. Très tôt, ayant découvert les compositions de Theo Van Doesburg et plus largement du mouvement De Stijl, il commença à expérimenter la représentation axonométrique de ses projets car « l'axonométrie permet une meilleure vision dans l'espace » (l'artiste, cité dans Jaunin, 1995) ; cette représentation permet de mesurer toutes les cotes sur le dessin et de synthétiser plans, coupes et élévations dessinés simultanément. Toutefois, les axonométries mises en couleur et publiées furent simplifiées pour représenter le concept du projet : c'est ainsi que, placé dans un espace isotrope blanc, le projet « se déréalise » (Baudin, 2017) comme le fait remarquer Bruno Reichlin. Maîtrisant très rapidement cette technique, Sartoris diffère cependant de ses modèles dans son utilisation de la couleur – qu'il nomme la « quatrième dimension de l'architecture » : elle n'est ni néo-plastique ni dynamique, mais une synthèse des deux qu'il appelle fonctionnelle. En d'autres termes, il ne se restreint pas à une gamme de couleurs primaires et n'applique jamais plus d'une couleur par élément, comme le ferait Van Doesburg, et il ne réserve pas non plus ses couleurs non-primaires exclusivement aux intérieurs comme le voudrait Le Corbusier avec ses nuanciers. En revanche, il reprend la capacité du premier à exprimer le caractère structural le l'architecture et les claviers de couleur du second. De sorte que, chez Sartoris, « les couleurs doivent être choisies selon des références d'ordre psychologique, pour qu'elles puissent instaurer une atmosphère physiologique déterminant la spécialité et la fonction de chacun des organes et des locaux d'un édifice » (Sartoris, 1983, p. 439).

Amené à la sérigraphie par Victor Vasarely, Sartoris fait exécuter ses premiers tirages en 1972, à partir de projets avortés, mais déjà montés en axonométries pour être exposés ou publiés. Elles se multiplièrent rapidement, notamment à partir 1988, répondant alors au regain d'intérêt pour son œuvre et au contexte général de revalorisation du dessin d'architecte comme discipline en soi. Suite à de nombreuses rétrospectives, de nouvelles séries sont tirées de 1991 à 1996. Ainsi, ses projets non-réalisés jouirent d'une seconde existence en tant qu'objets esthétiques autonomes et idéalisés. Ce fut aussi l'occasion de sauver certains dessins originaux par le re-dessin, d'en retravailler (« réélaborer ») d'autres et même d'en diffuser quelques inédits. Enfin, les axonométries représentaient aux yeux de Sartoris la part la plus importante de son œuvre comme une forme de compensation au peu de projets réalisés et aux concessions qu'il a dû faire sur ceux effectivement construits : « Je suis heureux au milieu de mes dessins et de mes axonométries qui me basculent dans l'espace. Ils ont porté leurs fruits et fait des petits et des grands un peu partout. Mon architecture en papier a donc été utile » (Sartoris, 1986, pp.115-116).

L'estampe "Église rouge" provient d'un projet de 1932. À l'époque, Alberto Sartoris venait tout juste de réaliser la première église moderne en haute montagne, la chapelle Notre-Dame du Bon-Conseil à Lourtier, en Valais. Déjà provocateur avec ses projets pour une Chapelle-Bar (1920 ou 1927 ?) et l'Église de Notre-Dame-du-Phare pour Fribourg (1931), il dut ici faire face à la polémique causée par la franche géométrie des corps de bâtiments, de la composition dissymétrique des éléments architecturaux et du dépouillement général des façades et des intérieurs. Néanmoins, une commande pour une autre église dans le village voisin de Sarreyer aurait été formulée sur le chantier-même de Lourtier, mais le projet n'aboutira jamais. Sartoris n'aura d'ailleurs produit qu'un plan et une axonométrie à l'encre noire.

Tout aussi avant-gardiste que l'autre, cette église aurait été à plan circulaire, recouverte d'une coupole suspendue par deux voiles en béton croisés, et flanquée d'un campanile aux allures de cheminée d'usine. Sartoris ne publiera que très rarement ce projet avant 1988, lorsqu'il décida d'en faire trois versions sérigraphiées : en rouge, en noir sur blanc, et inversé. Des trois, la version rouge est peut-être la plus provocatrice venant d'un architecte qui assurait qu' « il ne [lui] viendrait jamais à l'esprit de peindre ou de réaliser une chaire rouge dans une église » (Béguin, Felley, 1992). L'agressivité de la couleur appliquée sur toute l'architecture et son aspect infernal apparaissent enfin comme un pied de nez à sa non-réalisation.

Lloyd Broda

Bibliographie & sources :

Baudin, Antoine. "Le monde d'Alberto Sartoris dans le miroir de ses archives", ACM, Lausanne, PPUR, 2016

Moser, Patrick. "Alberto Sartoris ou la quatrième dimension de l'architecture", Vevey, Call me Edouard Éditeurs, 2014

Leprette, Christian. "L'itinéraire magique d'Alberto Sartoris", Florence, Alinea editrice, 2005

Reichlin, Bruno. ‘Axonométrie et photographie chez Alberto Sartoris. Propos issus d'un entretien' in : Antoine Baudin (dir.), "Photographie et architecture moderne. La collection Alberto Sartoris.", pp. 33-42 ACM, Lausanne, PPUR, 2003

Béguin, Martine et Felley, Jean-Paul. "Alberto Sartoris en couleurs. Catalogue raisonné. Œuvre sérigraphique 1972-1992. " Fondation Louis Moret, 1992

Pianzola, Luis. "Alberto Sartoris da Torino all'Europa. La formazione torinese e il problema dell'integratione delle arti nell'architettura", Milan, Alberto Greco Editore 1990

Sartoris, Alberto. "L'actualité du rationalisme", Paris ; Lausanne : Bibliothèque des Arts, 1986.

Sartoris, Alberto. ‘L'architecture de la couleur', in : Ingénieurs et architectes suisses n°23, 10 novembre 1983