Catherine Meurisse

Le Grand Prix Töpffer met en lumière l'ensemble de l'œuvre d'un-e artiste de bande dessinée francophone (ou traduit en français) pour sa portée remarquable dans le paysage de la bande dessinée actuelle, principalement à Genève.

Lire le laudatio de Catherine Meurisse par Alain Boillat (3 décembre 2021 - pdf 3.2 mo)

En 2021, le Grand Prix est attribué à Catherine Meurisse. Catherine Meurisse est née en 1980. Dessinatrice, autrice, caricaturiste, reporter et illustratrice d'albums pour la jeunesse, Catherine Meurisse est une artiste prolifique. Aiguisant son regard et son trait pendant quinze ans dans de nombreux titres de presse francophones (Le Monde, Libération, Les Échos, L'Obs'...) et plus particulièrement à Charlie Hebdo, elle réalise des bandes dessinées où l'esprit de sérieux n'a pas sa place.

Après Mes hommes de lettres, Le pont des arts (Sarbacane), Moderne Olympia (Futuropolis) et Drôles de femmes (avec Julie Birmant), elle publie en 2016 La Légèreté, récit bouleversant de son retour à la vie, au dessin et à la mémoire, après l'attentat contre Charlie Hebdo auquel elle a échappé. Toujours chez Dargaud, après l'effronté Scènes de la vie hormonale paraît Les grands espaces, évocation de son enfance à la campagne, où se mêlent souvenirs savoureux et conscience esthétique et politique du paysage rural.

En 2019, elle publie Delacroix, adaptation graphique toute personnelle des mémoires d'Alexandre Dumas, grand ami du peintre Eugène Delacroix. Son nouvel album, La jeune femme et la mer interroge la place de l'humain dans la nature et le recours à l'art pour saisir les paysages qui disparaissent. En 2020, année où une grande rétrospective lui est consacrée à la BPI du Centre Pompidou, Catherine Meurisse devient la première autrice de bande dessinée membre de l'Académie des beaux-arts. En 2021, l'autrice se voit décerner le Grand Prix Töpffer de la bande dessinée et une exposition lui est consacrée au Cartoon Museum de Bâle.

Le public aura la joie de vous rencontrer le 3 décembre 2021 à Genève. Quels sont vos liens avec cette ville?

La première fois que je suis venue en Suisse, c’était en 2004 pour de la BD déjà puisque, diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, mon travail de fin de cursus avait été publié à Genève, chez Drozophile Quiquandquoi. Ma toute première BD! Intitulée Causeries sur Delacroix, je l’ai par la suite retravaillée en 2019 pour une réédition chez Dargaud, mon éditeur actuel. J’ai repris ce travail de jeunesse édité à Genève, je l’ai en partie redessiné, j’y ai mis des couleurs, réinjecté de la peinture plus flamboyante… et un peu de maturité.

Qu’est-ce que Rodolphe Töpffer et son époque vous évoquent?

Quand j’ai travaillé à Charlie Hebdo, nos maîtres étaient ces dessinateurs, pionniers de la caricature: Daumier, Töpffer, Gavarni, Grandville. Cabu ne parlait que de Daumier! À cette époque, et encore plus à mesure qu’on avance dans le 19e siècle, beaucoup de peintres et de dessinateurs étaient de bons écrivains et ces derniers eux-mêmes dessinaient formidablement bien, comme par exemple Victor Hugo qui était un illustrateur hors pair. En ces temps-là, les frontières étaient floues entre littérature et dessin/peinture, j’ai l’impression que c’était une grande famille et c’est en ça que cette période me fascine. Des ponts étaient en permanence jetés entre les arts.

Vous avez réalisé le dessin de l’affiche 2021 des Prix Töpffer. Pouvez-vous nous parler de cette image?

Le personnage tiré des bandes dessinées de Rodolphe Töpffer portait une perruque et une lavallière qui m’ont tout de suite fait penser à des phylactères. Les bulles de BD se joignent ensuite avec les nuages. Chez Töpffer, le cavalier est masculin. Je l’ai adapté en un personnage plus androgyne ; on pourrait imaginer qu’il s’agit d’une jeune femme. Les montagnes et les nuages m’ont été inspirés par le peintre suisse Hodler et ses tableaux du lac de Thoune. Hodler est un peintre que j’aime beaucoup: je suis envoûtée par ses ciels, ses reflets, sa palette… c’était l’occasion de réinjecter du Hodler dans cette affiche et de le confronter à Töpffer. Cette pratique est courante dans mon travail où j’aime mélanger mes influences et les époques pour produire un dessin personnel. Pour la technique, j’ai travaillé à la gouache mais mon outil de travail habituel c’est la plume, comme Töpffer. Hodler utilise un bleu très beau, très particulier. En réalisant l’affiche, je me suis rendue compte que la couleur complémentaire était ce rose fuchsia utilisé pour le cheval - à l'origine un rose presque fluo.

Le Grand prix Töpffer a dans son ADN l’idée de la transmission puisqu’il intègre la présence de HEAD et l’ESBDI, deux écoles qui forment des illustrateurs et illustratrices. Que souhaitez-vous dire aux jeunes qui choisissent ces filières?

Je suis très curieuse de les voir parce qu’il y a des jeunes auteurs et autrices époustouflant-e-s. C’est très difficile de répondre personnellement à cette question. Ce qui est certain c’est que dans mon cursus, ce qui m’a aidé, c’est de faire des rencontres avec des artistes et des peintres expérimenté-e-s. Elles et ils m'ont ouvert des fenêtres mentales. Je retiens que dans ce métier, dans lequel il n’est pas facile de vivre de son dessin, il est important de rester ouvert-e à toute forme de publication. Quand j’étais étudiante et que je ne savais pas trop quoi faire de mon dessin, j’imaginais devenir illustratrice jeunesse et finalement, c’est le dessin de presse qui m’est tombé sur le coin de la figure par hasard! J’ai rencontré les dessinateurs de Charlie qui m’ont parlé de politique ou de culture; ils m’ont fait faire du reportage, je suis allée dans les rues des villes et j’ai fait des choses qui n’avaient rien à voir avec mes études d’art. Tout ça m’a fait mûrir et se retrouve ensuite dans mes livres. Il faut vraiment être ouvert-e au monde et ne pas rester trop concentré-e sur son dessin ou son style. Les artistes sont des éponges, il faut rester éponge toute sa vie.

Est-ce que ça sert encore à quelque chose de gagner des prix aujourd’hui?

Je n’ai pas gagné beaucoup de prix. J’ai souvent été nominée! J’ai eu le Grand écureuil d'or d’Angoulême quand j’étais lycéenne, j’avais 16 ans. J’ai aussi eu le plaisir d’être lauréate à Genève du Prix Töpffer international en 2016 pour La légèreté. Ça m’a beaucoup touché parce que l’album parle de la période d’après l’attentat contre Charlie et de ma reconstruction à travers les arts: il y a cette beauté qui peut nous sauver. Quand j’ai publié l’album en France, j’étais persuadée que personne ne comprendrait mon histoire et que je serais vraiment seule dans cette prison post-traumatique. J’ai eu le bonheur de découvrir que cet album était très partagé, même au-delà de la France.
Je crois que les Prix sont utiles mais ce serait encore plus utile de les doter mieux – et là je parle pour la France car en Suisse je crois qu’on est plus généreux sur ce plan! Les prix BD dotés en France sont très rares et c’est dommage car ça donne un gros coup de pouce aux autrices et auteurs.

Pour aller plus loin:
Catherine Meurisse. L’humour au sérieux. Exposition au Cartoonmuseum Basel, du 6 novembre 2021 au 13 mars 2022
Catherine Meurisse, La jeune femme et la mer. BD parue le 29 octobre 2021, éditions Dargaud, 116 p.

Catherine Meurisse© photo: Nicolas Trouillard
Dessins réalisés pour les Prix Töpffer 2021: Catherine Meurisse