Prix Töpffer Genève

Le Prix Töpffer Genève récompense le meilleur album réalisé par un-e Genevois-e. Trois artistes sont nominé-e-s chaque année. Le nom du lauréat-e est dévoilé lors de la cérémonie du 3 décembre 2021.

Liste des nominé-e-s 2021:

Frederik Peeters (1974)

Formé à Genève et diplômé en communication visuelle en 1995, Frederik Peeters est Prix Töpffer pour Pilules bleues (Atrabile) en 2001. Sa notoriété se renforce au fil de nominations répétées au festival d’Angoulême pour des œuvres graphiques abordant des genres très différents, du polar à la science-fiction en passant par le western. Dans toute sa carrière, il fonde sa création sur l’improvisation assumée, nourrie d’une grande culture littéraire, cinématographique et graphique (Lupus, Koma, Aâma…). Un auteur rayonnant et libre.

Oleg (Atrabile)

Aucun spoil, c’est dit en page 2: «oppressé, malheureux, et empli de colère» ! Voilà Oleg (mais là on s’arrête, car sinon on va spoiler pour de bon). Donc: Oleg. Artiste trop conscient de la vanité de la vie mondaine, être déçu par les changements rapides du monde dans lequel s’éteignent le besoin de lire et le goût de la culture… Oleg qui a perdu un rapport fluide au monde. Oleg en prise avec la maladie de son aimée, victime d’un AVC… Déprimant? Pas vraiment. Le personnage – auteur déconnecté d’une société profondément inégalitaire et consommatrice – se sauve et emporte le lecteur et la lectrice dans ses rêves délicieusement brocardés par l’amour taquin de sa compagne et de sa fille. Oleg, sorte de Magnifique Bob Sinclar du dessin? L’album joue graphiquement avec finesse sur la mise en abîme des niveaux de réel, il émeut par sa capacité à restituer les fragilités de la vie et des relations tout en y opposant l’énergie vitale de l’affection, sans mièvrerie. Oleg, bien sûr, c’est un peu le Fred vieillissant des Pilules bleues, c’est un peu Frederik Peeters, mais l’enjeu, si l’on en croit la citation du physicien Bohr en ouverture du livre, est bien de s’amuser, se perdre et errer dans ce que l’on cherche à identifier comme réel face à l’imaginaire. Une œuvre qui fait espérer que notre perception du réel ne saurait effectivement être faite de choses réelles.

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Isabelle Pralong (1967) & Fabrice Melquiot (1972)
lauréate-e-s

Un homme et une femme en duo pour un album qui offre une magnifique symbiose entre dessin et texte. Un duo qu’on voudrait voir constitué pour déjouer les partages et classifications usuelles de genre qui sont au cœur du propos. Mais des auteur.e.s qui ont eu leur chemin respectif.

Isabelle Pralong rejoint Genève après ses études de design à Milan. Enseignante à l'École supérieure de bande dessinée et d'illustration de Genève (ESBDI), son activité de dessinatrice débute au début du 21e siècle. Couronnée par deux fois dans le cadre des Prix Töpffer (L’Éléphant 2007 ; Oui, mais il ne bat que pour vous, 2011), elle est également honorée par le festival d’Angoulême (L’Éléphant, Prix Essentiel Révélation en 2008).

Fabrice Melquiot à Genève, tout le monde le sait: c’était le directeur du Théâtre Am Stram Gram, centre international de création pour l’enfance et la jeunesse. Mais Fabrice Melquiot, c’est une plume, le verbe du dramaturge, le sens de la mise en scène. Un homme également célébré à travers les traductions de ses œuvres et récompensé par de nombreux prix en France, parmi les plus prestigieux.

Polly (La Joie de lire)

«Et voilà», entendra-t-on: «encore un truc dans l’esprit du temps, pour suivre le trend. LGBT et tutti quanti. C’est quoi cette fois? Ah, l’intersexualité ! Ni homme, ni femme. Ben voyons…»

On les prend au mot, à la lettre: oui, voyons. Ouvrons les yeux, regardons avec Fabrice Melquiot et Isabelle Pralong. Trente ans de vie racontés pour dire notre envie de normalité, notre désir de «faire le bien» à tout prix pour réparer les erreurs de la nature (en ces temps pandémiques, c’est cinglant) car «flotter» ce n’est évidemment pas possible. Tel un leitmotiv répété tout au long de la vie du personnage Polly: «le monde tranche, définit, détermine, range, organise, classifie». Et l’ouvrage de s’emparer de ce qui se trame dans l’usage des mots par les humains. À travers un dessin d’une grande délicatesse où le paroxysme de la crise est fait des seules lettres des mots prononcés par Polly pour s’émanciper, une invitation poétique et universelle à refonder nos liens, pour se rendre compte qu’il est des questions bien inutiles et pas seulement pour identifier le sexe d’autrui.

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Helge Reumann (1966)

Diplômé des arts décoratifs de Genève en 1990, Helge Reumann expérimente et déploie ses créations fantasmatiques, dystopiques ou absurdes dans l’écriture narrative graphique, mais aussi dans les arts plastiques passant de la peinture sur bois à des installations mêlant électronique et modelages en résine. Des œuvres qui se font mutuellement écho. Enseignant à la HEAD – Genève, Helge Reumann a régulièrement séduit les membres du jury Töpffer: en 2002, avec Bagarre (Éditions du Rouergue) et tout récemment, en 2019, avec SUV (Atrabile). Un artiste à part, qui goûte l’univers de David Lynch, mais ne dédaigne pas les Schtroumpfs !

TOTALE RÉSISTANCE (Atrabile)

Au premier regard: des couleurs et des lignes. Chaudes et froides. L’œuvre peint un paysage urbain d’une société carbonée, shootée à l’essence et au grand ensemble façon Le Corbusier. Ici pas d’humain en vue. Crap town (est-ce certain?) dominée par un disque noir dont on ne sait plus s’il est pupille ou astre obscur. Le titre en majuscules interroge. Œuvre totale? Une Somme, en somme? Pas si faux. La table des matières annonce dix-huit histoires courtes, inédites ou publiées dans des revues depuis l’an 2000. Histoires courtes, nouvelles graphiques, comme on parle de roman graphique? Imprimées en sept groupes déterminés par la couleur du papier (rose, bleu et jaune), des narrations sans paroles qui racontent inlassablement l’univers de Helge Reumann. Violence à tous les étages. La nature forestière immobile comme les constructions souvent oppressives ou carcérales sont traversées par des êtres de chair et de bois, agressifs, au service de la haine et de la guerre. Découpés, sciés, frappés, matraqués, flingués: tels se dessinent les rapports. On ne s’étonnera pas qu’une des histoires – la plus courte - soit explicitement dédicacée au mangaka spécialiste de l’horreur: Kazuo Umezu.

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